Quand le ministre de l’intérieur brandit le « terrorisme intellectuel » …

Dans un climat de tension sociale, entre la violente manifestation à Sainte-Soline et les mobilisations contre la réforme des retraites, Gérald Darmanin dit « refuser de céder au terrorisme intellectuel « . Pour l’anthropologue Philippe Descola, le ministre de l’intérieur cherche ainsi à disqualifier et dissoudre des mouvements comme  « Les Soulèvements de la Terre ». Peut-on dissoudre une idée dont l’heure est venue …

La réaction bien pesée de Chloé Ridel, Porte-parole du Parti socialiste qui était l’une des invités de #CCeSoir du mardi 4 avril 2023. Une vidéo de 1’51 ».. .


Philippe Descola : « Darmanin fait de la vieille politique au service du vieux monde »

Philippe Descola est membre du Collège de France et titulaire de la chaire d’Anthropologie de la nature. Il est aussi coprésident de l’Association pour la défense des terres, appui financier des Soulèvements de la Terre.
Un entretien mené par Gaspard d’Allens publié dans Reporterre daté du 4 avril 2023 …

Le « terrorisme intellectuel » employé par Gérald Darmanin sert à « faire diversion », selon l’anthropologue Philippe Descola, et à rendre illégitimes Les Soulèvements de la Terre. Mais « on ne peut pas dissoudre des idées ».

Reporterre — Dans un entretien au Journal du dimanche, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin parle du « terrorisme intellectuel » qui soutiendrait Les Soulèvements de la Terre, mouvement qu’il souhaite dissoudre. Votre nom apparaît aussi dans une note des renseignements que Reporterre a rendue publique le 31 mars. Vous sentez-vous personnellement visé ?

Philippe Descola — Oui, mais cela m’amuse plutôt. J’ai 73 ans et une longue vie de recherche derrière moi. Je ne m’imaginais pas, un jour, être un gibier pour les renseignements généraux et qu’on puisse ainsi me considérer comme une source de dangers. En tant qu’anthropologue, je me retrouve dans une situation paradoxale : je suis désormais un enquêteur enquêté. C’est me faire trop d’honneur ! (rires)

Qu’est-ce que signifie, concrètement, le « terrorisme intellectuel » ?

Absolument rien. Le ministre de l’Intérieur manie le vocabulaire de la langue française avec la délicatesse d’un hippopotame ! Cette expression est absurde. Le terrorisme exprime la volonté d’imposer un point de vue ou un régime politique par la terreur. Or, je ne vois pas très bien quels seraient nos instruments, à nous, intellectuels et chercheurs, pour faire régner la violence.

Gérald Darmanin cherche à disqualifier les façons dont nous pouvons appuyer et soutenir la démarche des Soulèvements de la Terre. Les ficelles qu’il utilise sont grossières. Il veut faire diversion et éclipser la colère légitime qui s’exprime contre les grands projets d’aménagement polluants et destructeurs.

« Gérald Darmanin fait de la vieille politique au service du vieux monde »

Le ministre de l’Intérieur cherche donc des coupables ?

Selon Gérald Darmanin, il y aurait, derrière cette agitation qui touche la jeunesse, le mouvement climat et la lutte contre l’accaparement des biens communs, une sorte de grand comité secret qui donnerait des directives et dirigerait le mouvement populaire. C’est un fantasme policier, une vision paranoïaque. Gérald Darmanin fait de la vieille politique au service du vieux monde. Il vit dans une réalité qui est complètement révolue.

En réponse à la mobilisation du 25 mars à Sainte-Soline contre les mégabassines, le ministre de l’Intérieur a annoncé vouloir dissoudre Les Soulèvements la Terre, l’un des organisateurs de la manifestation. © Caroline Delboy / Reporterre

Il imagine les protestations populaires à la manière de la police du tsar au début du XXe siècle face aux bolcheviks. Il pense qu’il existerait, derrière les mobilisations, un agenda caché, une vaste machinerie politique poussée par « l’ultragauche ». Alors que les gens qui se mobilisent, aujourd’hui, sont d’abord mus par un sentiment d’urgence vitale, une prise de conscience profonde des limites planétaires et de la dévastation écologique.

La situation actuelle ouvre-t-elle la voie à une nouvelle chasse aux sorcières ? Cela signe-t-il le retour du maccarthysme ?

Les autorités ont toujours construit des ennemis intérieurs. Avant, elles parlaient de la « main de l’étranger » pour désigner les agents qui voulaient déstabiliser le régime. Le pouvoir cherchait les personnes qui, dans la clandestinité, animaient le mouvement. C’est le même scénario qui est répété aujourd’hui. Mais les autorités ne peuvent plus accuser les militants d’être à la solde de l’Union soviétique, alors elles imaginent l’existence d’un réseau invisible d’intellectuels qui viseraient à transformer la société française en agissant dans l’ombre et en armant les esprits.

« Les chercheurs ne sont pas des manipulateurs de foule »

Cela paraît insensé…

Oui, d’autant que cela laisse entendre que les gens ne seraient pas capables de penser par eux-mêmes et qu’il faudrait qu’ils suivent, aveuglément, des idées qui leur auraient été servies et susurrées par d’autres. C’est méconnaître le mouvement écologique, son intelligence et son horizontalité. C’est également ignorer le monde intellectuel. Les chercheurs ne sont pas des manipulateurs de foule. Ils mènent d’abord un travail scientifique, minutieux et rigoureux qui ensuite, progressivement, irrigue le débat public. Les idées circulent et conduisent à se mobiliser, mais cela n’a rien à voir avec de l’endoctrinement. Ce n’est pas prescriptif. Les intellectuels fournissent simplement des clés pour mieux comprendre le monde.

Si le gouvernement est si virulent, n’est-ce pas aussi parce que les pensées de l’écologie gênent le pouvoir ?

Tout à fait. On a longtemps cru que les pensées écologiques étaient gentillettes, qu’elles se préoccupaient simplement de la construction de pistes cyclables ou du tri des déchets. Mais en réalité, elles vont beaucoup plus loin. Elles sont porteuses d’une transformation profonde de nos modes de vie et de gouvernance. Le fait qu’elles soient férocement combattues et que le mouvement écologique subisse la répression de l’appareil de l’État le prouve. La dévastation écologique est un véritable moteur pour la rébellion.

Julien Le Guet, porte-parole du collectif Bassines non merci, a interdiction de paraître à Mauzé-sur-le-Mignon et Sainte-Soline (Deux-Sèvres) jusqu’au 8 septembre 2023. Ici, le 25 mars lors de la mobilisation contre les mégabassines. © Caroline Delboy / Reporterre

En quoi ces pensées sont-elles si subversives ?

Elles pointent le rôle du capitalisme industriel dans l’état actuel de notre planète. Elles critiquent l’ontologie naturaliste — ce tournant anthropologique majeur en Occident — qui a fait que les êtres humains se sont séparés du reste du vivant. Aujourd’hui, cette goinfrerie effrénée vis-à-vis des ressources limitées de la Terre n’est plus concevable et une grande partie de la jeunesse s’en rend compte. Il faut inventer d’autres formes de coexistence avec la Terre et les non-humains. Tout un régime politique et économique parait dès lors condamné et les partisans de l’ancien monde tentent vainement de s’opposer à cet ébranlement massif.

« On ne peut pas dissoudre des idées »

Peuvent-ils stopper cette dynamique ?

Non, on ne peut pas dissoudre des idées. C’est une profonde lame de fond qui touche notre société. S’y opposer est un combat d’arrière-garde. Il est illusoire de croire que l’on peut stopper un mouvement comme Les Soulèvements de la Terre. Il est trop diffus, trop collectif, trop multiple et insaisissable. Il relie autour de lui des associations, des naturalistes, des syndicats.

Permettez-moi même un parallèle. C’est comme en 1789, au moment de la révolution française. On ne pouvait pas dissoudre le Tiers État. C’était un mouvement de protestation trop vaste qui gagnait les villes et les campagnes et qui répondait à une situation intolérable. Aujourd’hui, il se joue quelque chose d’aussi profond, des milliers de personnes bifurquent et désertent. C’est faire beaucoup d’honneur à des intellectuels que leur imputer la responsabilité de ces mouvements, qui naissent de la lucidité de milliers de personnes ouvrant les yeux sur le monde qui les entoure.

Comment en êtes-vous venu, personnellement, à soutenir ces mouvements ?

J’ai découvert progressivement ces mouvements en Europe, alors que je les connaissais déjà en Amazonie et en Amérique latine. En tant qu’anthropologue, j’observais les luttes des peuples autochtones contre la spoliation de leur terre. C’était impossible d’ignorer ces questions et je me sentais responsable de les aider dans leur combat. J’ai découvert ensuite en Europe des situations analogues. J’ai fait plusieurs visites à la zad de Notre-Dame-des-Landes et il m’a semblé qu’il était de mon devoir de les accompagner là aussi, d’user de la respectabilité publique que j’ai pu acquérir pour défléchir sur moi certaines menaces des pouvoirs publics contre celles et ceux qui s’élèvent face à la dévastation du monde.

Aujourd’hui, le gouvernement est fébrile. On peut gagner. Ils savent qu’ils ne pourront pas résoudre les problèmes liés à la sécheresse et au réchauffement climatique uniquement par des grenades lacrymogènes et des tirs de LBD.


Nous Sommes les Soulèvements de la Terre | 45 personnalités répondent à l’Appel

45 personnalités répondent à la tentative de dissolution des Soulèvements de la Terre : “On ne dissout pas un mouvement, on ne dissout pas une révolte, on ne dissout ni l’espoir, ni le courage. On ne dissout pas une idée dont l’heure est venue.” Une vidéo Partager c’est sympa de 4’27 » …

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Menacés de dissolution, Les Soulèvements de la Terre répondent à Darmanin …

Un article signé Laury-Anne Cholez dans Reporterre du 7 avril 2023 …

Les avocats des Soulèvements de la Terre ont déposé au ministère de l’Intérieur une lettre de réponse à la procédure de dissolution du collectif. Ils dénoncent le « détournement d’une procédure pénale ».

Paris, reportage

Les Soulèvements de la Terre ne se laissent pas faire. Dix jours après l’annonce de leur dissolution par le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, les avocats du collectif ont présenté leurs réponses aux griefs envoyés par son ministère. Vendredi 7 avril, ils se sont rendus place Beauvau espérant être reçus pour présenter leurs conclusions. Sans succès. « Ils ont considéré que nous n’étions pas des représentants des Soulèvements de la Terre, mais simplement des soutiens », a déclaré Ainoha Pascual, l’une des avocates du collectif.

Dans la lettre de grief que Reporterre a consultée, le gouvernement reproche aux Soulèvements « d’incite(r) et (de) participe(r) à la commission de sabotages et dégradations matérielles ». Or, aucune poursuite ou condamnation judiciaire n’a jamais été lancée à l’encontre des Soulèvement pour de tels actes. « Le gouvernement leur reproche des infractions pénales, qui ont notamment trait à la liberté d’expression. Il détourne ainsi la loi de 1881 et prive les Soulèvements de la Terre d’un procès en bonne et due forme, d’une procédure contradictoire », a déclaré Raphaël Kempf, autre avocat du collectif, devant les grilles dorées du bâtiment, avant d’être interrompu par les gendarmes qui ont ordonné au petit groupe de soutiens et de journalistes d’aller discuter plus loin.

Les Soulèvements de la Terre ne sont pas une association mais « un groupement de fait », selon le ministère. Ils peuvent donc être dissous grâce à la loi dite séparatisme.

Ignorant — volontairement ou pas — les logiques horizontales et décentralisées des Soulèvements de la Terre, le gouvernement a également cherché des « chefs ». Et c’est Benoit Feuillu, l’un des nombreux porte-paroles, qui a reçu la lettre de griefs. « Je suis loin d’être le seul porte-parole d’un mouvement composite, une coalition d’association, de syndicats, de collectifs. Le récit sur lequel se base le ministère est fallacieux », a-t-il déclaré.

« Dissoudre les Soulèvements ne nous arrêtera pas »

Depuis l’annonce de cette dissolution, le collectif a reçu un tsunami de soutiens. Près de 65 000 personnes ont signé son appel, comme la romancière prix Nobel de littérature Annie Ernaux, le réalisateur Ken Loach, le philosophe Noam Chomsky ou encore l’actrice Adèle Haenel. Toutes et tous se disent aujourd’hui membres des Soulèvements de la Terre. Or, si jamais la procédure aboutissait, le Code pénal punissant de trois ans de prison le maintien ou la reconstitution d’un groupement dissous, les avocats interrogent : « Entendez-vous demander à vos procureurs de les envoyer tous et toutes en prison ? »

Plusieurs personnalités étaient présentes place Beauvau pour manifester leur soutien. Parmi elles, l’anthropologue Philippe Descola, la secrétaire nationale du syndicat Solidaires Julie Ferrua, l’eurodéputé européen (Les Verts/ALE) Benoit Biteau, ou encore le réalisateur Cyril Dion. « Vouloir dissoudre les Soulèvements de la Terre, c’est comme vouloir dissoudre le mouvement climat, cela n’a pas de sens », a affirmé ce dernier. De son côté, Youlie Yamamoto, porte-parole d’Attac, a déclaré : « Dissoudre les Soulèvements ne nous arrêtera pas. Il faut agir face aux actions mortifères de l’État qui nous mènent droit dans le mur. »

Si Gérald Darmanin décidait malgré tout d’aller au bout de la procédure, les avocats prévoient de lancer un référé liberté ou un référé suspension devant le Conseil d’État, ou encore un recours au fond. En cas d’échec, ils porteront l’affaire jusqu’à la Cour européenne des droits de l’Homme. La décision sera connue mercredi 12 avril, jour choisi par Reporterre pour organiser avec Socialter, Terrestres et Blast une soirée de soutien au mouvement.

Pour signer cet appel, c’est par ici …

 

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