Soutien aux journalistes victimes d’intimidation …

Enquêter sur l’industrie agro-alimentaire n’est pas une sinécure : la journaliste Inès Léraud  et Basta comparaissaient ce 28 janvier devant le Tribunal pour diffamation du grossiste Chéritel qui a finalement abandonné ses poursuites ! De son côté, Morgan Large, journaliste pour Radio Kreiz Breizh, subit des actes de cyber-harcèlement et de malveillance, sur son lieu de travail comme à son domicile… Occasion de soutenir tous les reporters victimes d’intimidation dans l’exercice de leur profession .

Communiqué de presse

Le SNJ soutient Inès Léraud et Basta !

Contre les procédures « bâillons », défendons le droit d’informer !

Le Syndicat National des Journalistes, première organisation de la profession, apporte tout son soutien à Inès Léraud et au média en ligne « Basta!« , poursuivis en justice par le groupe agro-alimentaire breton Chéritel à la suite d’une enquête parue en mars 2019.

Inès Léraud et « Basta! » sont convoqués le 28 janvier 2021 devant le tribunal de Paris, où Chéritel devrait confirmer… l’abandon des poursuites ! Cette action en justice s’ajoute hélas à la longue et inquiétante liste de « procès-bâillons » intentés à des journalistes par des entreprises françaises. Ces procédures se soldent heureusement le plus souvent par la victoire des journalistes poursuivis, voire par des désistements des plaignants.

Mais au-delà de l’issue judiciaire, le but de ces « procès-bâillons » est de faire peser une épée de Damoclès sur les rédactions attaquées, et donc de les décourager d’enquêter sur ces sujets. Une méthode inacceptable qui s’apparente à de l’intimidation, voire du harcèlement (le seul reportage de « Complément d’Enquête« , sur France2, consacré à Vincent Bolloré, a valu à ses auteurs trois plaintes devant les tribunaux!).

Une méthode qui cherche à priver le public d’enquêtes d’intérêt général, et qui menace donc directement le droit à l’information en France.

La journaliste Inès Léraud, dont le travail sur l’industrie agro-alimentaire bretonne a été salué par le public et par ses pairs, a déjà été l’objet d’intimidations inacceptables. Une lettre ouverte, signée par près de 500 journalistes et professionnels des médias, avait été adressée en mai 2020 au président de la région Bretagne pour dénoncer « la loi du silence » que certaines entreprises souhaitent faire régner.

Aujourd’hui, notre consœur Morgan Large, journaliste pour Radio Kreiz Breizh, est elle aussi visée par des actes de cyber-harcèlement et de malveillance, sur son lieu de travail comme à son domicile. Des « représailles » intolérables, probablement liées à son témoignage dans le documentaire « Bretagne, une terre sacrifiée », diffusé en novembre 2020 sur France 5.

Le SNJ appelle donc tous ses adhérents, tous les journalistes et tous les citoyens à exprimer leur soutien à Inès Léraud et « Basta!« , et plus largement à tous les reporters victimes d’intimidation dans l’exercice de leur profession, en participant au rassemblement de soutien prévu le 28 janvier, à 13h30, devant le Tribunal de Guingamp (38, place du Centre).

Paris, le 27 Janvier 2021


Guingamp. Un rassemblement de soutien à la journaliste Inès Léraud le 28 janvier à Guingamp

Environ une centaine de personnes étaient rassemblées devant le tribunal correctionnel de Guingamp (Côtes-d’Armor), pour soutenir la journaliste Inès Léraud. Celle-ci a confirmé en direct l’abandon des poursuites à son encontre par le grossiste en fruits et légumes Chéritel, basé à Grâces.

Environ une centaine de personnes étaient réunies, ce jeudi, lors d’un rassemblement de soutien à la journaliste Inès Léraud.
Environ une centaine de personnes étaient réunies, ce jeudi, lors d’un rassemblement de soutien à la journaliste Inès Léraud. | OUEST-FRANCE

Environ une centaine de personnes (130 selon les organisateurs, 85 selon la Gendarmerie), se sont réunies, ce jeudi en début d’après-midi, place du Centre, à Guingamp. Devant le tribunal correctionnel, des citoyens, représentants syndicaux et d’associations sont venus témoigner de leur soutien à la journaliste Inès Léraud.
Au même moment, celle-ci comparaissait devant la 17e chambre du tribunal judiciaire de Paris, pour une affaire qui avait défrayé la chronique : le grossiste de fruits et légumes Chéritel, basé à Grâces, la poursuivait en justice, pour diffamation. Une poursuite qui faisait suite à un article, publié en mars 2019 par le webmédia Basta !, dans lequel Inès Léraud avait notamment dénoncé les « abus » et « les pratiques managériales du groupe ».

« C’est une victoire »

Vendredi 22 janvier, le grossiste avait pourtant annoncé l’abandon des poursuites à l’encontre de la journaliste. Un revirement qu’a confirmé, ce jeudi, juste après l’audience, Inès Léraud, en direct par téléphone, via le haut-parleur installé sur la place du Centre, de Guingamp : « Avec Bastamag, on est très soulagé », a-t-elle indiqué, soulevant les applaudissements nourris des manifestants.
Outre des prises de paroles sur divers combats sociaux et environnementaux en Bretagne, le journaliste indépendant Sylvain Ernault a lu un communiqué du syndicat SNJ, dénonçant les « procès baillons, dont le but est de faire peser une épée de Damoclès sur les rédactions attaquées ».

Dans une conférence de presse organisée en ligne, quelque temps après la manifestation, Ivan du Roy, coordinateur éditorial de Basta ! saluait « une victoire. Nous allons continuer à travailler sur les pratiques sociales et environnementales du secteur agroalimentaire breton ».
Inès Léraud s’est dit, elle, soulagée d’une plainte « qui a pesé sur nos épaules pendant dix-neuf mois. Nous ne pensions pas gagner si vite ».

Environ une centaine de personnes étaient réunies, ce jeudi, lors d’un rassemblement de soutien à la journaliste Inès Léraud. | OUEST-FRANCE

Fin 2019, la société Chéritel a été reconnue coupable, par le tribunal correctionnel de Saint-Brieuc, de « tromperie » sur l’origine d’un produit après avoir vendu des tomates étrangères estampillées « origine France ». La société a annoncé qu’elle allait faire appel de cette condamnation.


L’industrie agroalimentaire n’aime (toujours) pas les journalistes qui font leur travail

Un article dInès Léraud

Enquêter sur l’industrie agro-alimentaire n’est pas une sinécure : pressions et intimidations entravent le travail journalistique. Basta ! et la journaliste Inès Léraud passeront en procès le 28 janvier 2021 pour s’y être intéressés de trop près. Un récent documentaire de France 5 fait aussi les frais de cette omerta.

Un évènement majeur s’est produit récemment en Bretagne. France 5 a diffusé le film documentaire Bretagne, une terre sacrifiée d’Aude Rouaux et Marie Garreau de Labarre [1]. Le documentaire décrit le coût environnemental, social et sanitaire du développement de l’agro-industrie en Bretagne. Il fait intervenir des témoins de l’intérieur habituellement peu diserts sur le sujet, comme un agriculteur intensif, Christophe Thomas qui déplore avoir reçu à son insu des aliments pour bétail contaminés par des antibiotiques, et ce de la part du plus important groupe agroalimentaire breton, Eureden [2]

Avec ce film, France 5 a réalisé sa meilleure performance annuelle avec plus d’un million de téléspectateurs. Les réactions consécutives à cette diffusion mettent en lumière les moyens financiers et stratégiques que possède le secteur agroalimentaire pour museler les sources (principalement les agriculteurs), les élus et la presse.

Quand l’agro-industrie alimentaire réécrit l’histoire

Le premier groupe agroalimentaire breton, Eureden, n’a demandé aucun droit de réponse à France 5, mais a diffusé auprès de ses agriculteurs, via son titre de presse agricole Paysan breton, une pleine page dénonçant les « fausses informations » que véhiculerait le film. Il parle d’humiliation à l’égard « du travail fait par des milliers d’agriculteurs » alors que le film dénonce au contraire les mesures prises par les dirigeants de l’agro-industrie au détriment des agriculteurs et des salariés agricoles.

Richard Ferrand et Marc Le Fur, tous deux bretons, respectivement président (LREM) et vice-président (LR) de l’Assemblée nationale, ont déploré « un réquisitoire (…) scandaleux, contre les paysans et contre la Bretagne », opérant là encore un retournement intellectuel et une manipulation de l’opinion. La même rengaine est apparue dans un courrier du président du groupe Rassemblement national à la Région, adressé aux agriculteurs, distribué directement dans leurs boîtes aux lettres, expliquant que ce film est « à charge contre votre profession ».

La branche régionale de FNSEA en Bretagne est allée jusqu’à parler de film de « fiction ». Elle a aussi diffusé sur Twitter le visage de l’une des témoins principales du documentaire, en l’occurrence une journaliste locale, Morgan Large, enquêtant sur l’agriculture intensive. Ce choix d’illustration a été perçu comme une façon sournoise de cibler la journaliste. Questionnée à ce sujet par des internautes, la FRSEA a simplement supprimé son tweet.

Quelques jours plus tard, la journaliste a subi des nuisances à son domicile : absente le dimanche 6 décembre, elle apprend que ses animaux divaguent sur la voie publique, et découvre que leur clôture a été ouverte volontairement. Il s’agit d’une intimidation courante dans le monde agricole, vécue notamment de façon répétée par l’agricultrice Caroline Chenet, témoin du film La mort est dans le pré, qui a décidé de ne plus parler publiquement. Radio Kreiz Breizh, qui emploie Morgan Large, a quant à elle subi les jours suivants deux tentatives d’effraction de ses locaux.

Une force de frappe médiatique et politique inédite en France

Le lendemain de la diffusion sur France 5, une vidéo de 2 minutes, non signée, est apparue sur les réseaux sociaux, descendant le documentaire en flèche au motif qu’il aurait évincé du montage les progrès réalisé par une exploitation porcine (la ferme de Kermerrien) filmée par l’équipe de France 5. Cette vidéo bâtit là encore un retournement complet de la vérité puisque une séquence est justement consacrée aux progrès effectués par la ferme. Cette vidéo est en réalité produite par Agriculteurs de Bretagne, lobby fondé par des dirigeants du secteur agroalimentaire et faisant appel à une société de communication spécialisée dans l’attaque des opposants à l’agro-industrie. Pendant ce temps, le 3 décembre, le président du Conseil régional de Bretagne, Loïg Chesnais-Girard, présentait en conférence de presse son nouveau livre Le souffle breton préfacé par Erik Orsenna, écrivain, académicien et figure tutélaire du fameux lobby Agriculteurs de Bretagne !

La proximité entre les représentants de l’agro-industrie et le monde politique régional va plus loin : le vice-président à l’agriculture et à l’agroalimentaire en Bretagne n’est autre que Olivier Allain (majorité présidentielle), ancien président de la branche départementale de la FNSEA et de la chambre d’agriculture des Côtes-d’Armor, dont l’exploitation perçoit d’importantes aides de la PAC (près de 80 000 euros annuels [3] alors que lui-même participe aux négociations sur la PAC.

La proximité est tout aussi présente à l’échelle locale : Georges Gallardon, président d’Eureden qui, on l’a vu, qualifie France 5 d’organe de désinformation est, par exemple, vice-président (divers droite) de la communauté du Kreiz-Breizh et maire de Saint-Tréphine (Côtes-d’Armor). Philippe Le Goux, directeur de la communication d’un important groupe porcin, Aveltis, est vice-président (PS) de Leff Armor Communauté, entre Guingamp et Saint-Brieuc. Cet élu de la République a, au titre de ses fonctions de communicant, plusieurs fois entravé le travail des journalistes en incitant par courriel les éleveurs à ne pas parler à la presse.

Enfin, juste après la diffusion du film de France 5, le groupe agroalimentaire Eureden commandait au média Brut la réalisation de vidéos promouvant les soit-disants efforts du groupe en matière d’écologie [4]. Or, une enquête des élèves journalistes de l’IUT de Lannion a montré au contraire comment ce groupe maintenait les agriculteurs dans l’usage des pesticides [5].

L’agro-industrie bretonne, et même française, possède, on le voit, un arsenal d’outils impressionnants pour maîtriser le discours à son sujet : fait quasiment unique dans le paysage industriel français, elle détient ses propres titres de presse. Elle recourt également à des agences de communication spécialisées et contrôle en partie la presse généraliste en la finançant via la publicité et des partenariats, comme l’a dénoncé le collectif Kelaouin. Elle est assez puissante pour pénétrer le tissu politique local ou faire nommer des ministres de l’Agriculture – comme l’a révélé l’ancien ministre Dominique Bussereau dans le film FNSEA, enquête sur un empire agricole de Marianne Kerfriden – et depuis 2019 elle est parvenue à ce qu’une cellule de la gendarmerie nationale lui soit spécialement dédiée :“La cellule demeter”. Tout cela en bénéficiant d’importantes subventions européennes, nationales, et régionales.

Le procès bâillon, encore et toujours

La tâche pour exercer un contrôle démocratique et comprendre le fonctionnement de ce fleuron industriel français qu’est l’agroalimentaire (dont, à titre d’exemple, les exportations en Arabie saoudite rapportent plus que les ventes d’armes françaises), est immense. D’autant plus que la presse régionale a intégré des réflexes d’autocensure pour ne pas perdre ses annonceurs et ne pas se mettre à dos des élus locaux. Comme l’illustrent le documentaire de France 5 et le cas de la journaliste Morgan Large, quand la presse ose dénoncer, elle est sujette à de multiples pressions.

Ces pressions, Basta ! et moi-même les rencontrons aussi, notamment sous forme de procès bâillon, depuis que j’ai enquêté sur l’agroalimentaire et sur les algues vertes.

Voir notre enquête attaquée en diffamation par le groupe agro-alimentaire Chéritel : Travail dissimulé, fraude sur les étiquettes : les multiples abus d’un groupe agro-industriel breton

Par bonheur, il existe des médias comme Basta ! qui effectuent depuis longtemps un travail extraordinaire, pointu, difficile, dans ce domaine – les archives de Basta ! sur les questions agroalimentaires sont tout simplement salutaires pour quiconque veut travailler sur ce sujet –, et qui osent s’aventurer sur des terrains risqués grâce à l’unique soutien de ses abonnés, comme c’est le cas pour l’affaire Chéritel pour laquelle Basta ! et moi-même sommes poursuivis en diffamation (https://www.bastamag.net/Travail-dissimule-fraude-sur-les-etiquettes-les-multiples-abus-d-un-groupe-agro).

Inès Léraud
Dessin : Rodho


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