“Je me suis permis de bouleverser l’ordre établi” – Thomas Jolly se livre sur la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris 2024

Le 26 juillet 2024, les Jeux olympiques de Paris ont été lancés avec une cérémonie d’ouverture hors norme sur la Seine. Rencontre avec Thomas Jolly en charge de la direction artistique de ce grand moment.

 

Thomas Jolly orchestre la crmonie d'ouverture des Jeux Olympiques 2024.
Photographe Annie Leibovitz – Réalisation Max Ortega

Sur les bords de Seine, ils seront environs 300 000 spectateurs à admirer la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques. Devant les écrans, ce sera plus d’1,5 milliard de spectateurs qui découvriront la direction artistique que lui a conférée Thomas Jolly. Il y a quelques mois, Vogue avait rencontré le metteur en scène français master ès Shakespeare, qu’il a souvent porté aux planches avec une flamboyante modernité, et récemment couronné du succès d’une nouvelle version de la comédie musicale Starmania. Celui qui a consacré deux ans de sa vie aux J.O. parisiens de 2024 avait partagé ses ambitions comme ses angoisses. À dix jours de cet événement mémorable, il en livre certaines de ses clés tout en se confiant sur ses émotions de metteur en scène XXL. A commencer par l’annonce de ses collaborateurs la romancière Leïla Slimani, détentrice d’un prix Goncourt, la scénariste Fanny Herrero, qui a écrit les séries Dix pour cent et Drôle, l’historien Patrick Boucheron et un auteur de théâtre, ami et collaborateur de longue date de Jolly, Damien Gabriac. “Ensemble, nous avons construit le récit des quatre cérémonies”, précise Thomas Jolly, qui cite également Victor Le Masne à la direction musicale, Maud le Pladec à la danse, Daphné Burki au stylisme, Emmanuelle Fabre et Bruno sur la scénographie.

Vogue France. Pour la première fois dans l’histoire de la cérémonie olympique, l’événement sort du stade. Un premier grand challenge, n’est-ce pas ?

Thomas Jolly. D’autant plus que je me suis permis de bouleverser l’ordre établi de cérémonie habituelle, à savoir une partie artistique, une partie de délégation et une partie de protocole. J’ai décidé de les entremêler pour une soirée de 3 heures 45 qui fait s’alterner les pays du monde entier, défilant au sein d’une douzaine de tableaux. Comme les athlètes vont passer entre le pont d’Austerlitz et le pont d’Iéna, cette grande fresque puise sa matière dans tous les sites historiques qu’ils traversent. Et quelle matière fabuleuse !

Dont on pourra pleinement profiter vu que vous avez choisi de faire débuter la cérémonie à 19h30…

En effet, je suis attentif à l’enjeu écologique. Démarrer la cérémonie à cet horaire permet de bénéficier au maximum de la lumière naturelle afin de ne pas déployer de l’énergie électrique pour l’éclairage. Par ailleurs, le fleuve n’est pas impacté par les travaux artistiques. Nous avons étudié les lieux où les poissons frayaient afin de ne pas déranger les habitats naturels. Rien ne tombe dans la Seine. Tout est respectueux de l’environnement dans lequel on s’inscrit. Il a été décidé d’investir plutôt les monuments, les ponts, l’histoire, les façades, les quais… Et ces endroits sont investis par environ 3 000 artistes venus de toutes les disciplines : danse, cirque, musique, acrobatie, comédie… Cette cérémonie, je l’appelle la grande célébration de notre humanité partagée !

Une humanité sans cesse mise à mal, et qui a donc besoin de réconfort ?

Absolument. Tous les quatre ans, les Jeux Olympiques proposent un arrêt sur image, une photographie du monde, puisque le monde entier nous regarde. C’est d’ailleurs, sur la planète, le seul événement à ce point suivi. C’est aussi le moment de célébrer cette humanité partagée avec ce qu’elle a à la fois de joyeux, de ludique et de fédérateur, mais aussi de se confronter à nos inquiétudes liées aux conflits et aux différents fléaux, de l’ordre du climat écologique ou de la guerre. Car l’olympisme se base également sur des valeurs de paix – notamment la trêve olympique, très importante dans l’histoire des Jeux Olympiques.
Tout comme la France doit défendre ses trois valeurs cardinales : liberté, égalité, fraternité.

Ce soir-là, le public des J.O. brillera par sa diversité d’âge, d’origine, de classe sociale… Thomas Jolly

Avec les auteurs, nous avons souhaité travailler sur un grand nous. Nous sommes une multitude, nous venons d’endroits divers, nous avons grandi de manière différente, avec des apports culturels distincts, mais nous formons un grand tout. Et c’est ce soir-là qu’on doit le célébrer. Tout comme la France doit défendre ses trois valeurs cardinales : liberté, égalité, fraternité

Pour vous, quel est le défi le plus crucial de cette cérémonie ?

Quel enchantement de voir sortir des ateliers les décors et les costumes, de voir ces artistes qui se rencontrent, qui créent, qui collaborent. Notre enjeu, dans les dix prochains jours, c’est de réussir à rassembler, en très peu de temps, ces 100 000 pièces d’un puzzle géant. Car si on se prépare énormément, il faut bien garder en tête que cette cérémonie ne sera jamais répétée
dans son intégralité afin de garder sa confidentialité. L’objectif est que tout le monde découvre simultanément le spectacle ! Pour moi qui aie l’habitude des filages, ce type de logiciel est nouveau…

C’est ce qu’on pourrait qualifier de numéro d’équilibriste ?

Complètement. C’est cela qui est grisant, dans la création des concepts comme des process… Cette cérémonie étant pionnière, il n’y a pas de modèle à suivre, et nous nous situons dans une création absolue. Impossible de s’ennuyer ! D’autant que les spectateurs présents ce soir-là au bord du fleuve seront étalés sur six kilomètres. Personne ne verra la même chose en même temps, chacun va donc vivre une expérience de cérémonie différente. Pour cela, je travaille depuis plus d’un an sur le storyboard de la retransmission. Il fallait non seulement concevoir le spectacle mais aussi la manière de le recevoir, qu’on soit au Venezuela ou assis sur les quais de Seine.

La Tour Eiffel lors des Jeux Olympiques de Paris 2024
Jean-Baptiste Gurliat / Ville de Paris

Durant cette cérémonie, quel moment avez-vous le plus hâte de vivre ?

Ce sera très émouvant de voir le premier bateau passer le pont d’Austerlitz, c’est-à-dire quand quand les athlètes entreront dans Paris. C’est eux, le fil principal de la cérémonie. Et j’ai très hâte de ce que la vasque s’allume. Car les Jeux Olympiques auront commencé ! Après dix-huit mois à concevoir et défendre cette mise en scène, face à des contraintes budgétaires, météorologiques ou patrimoniales, je serais heureux qu’on la partage enfin.

Qu’aimeriez-vous que les spectateurs ressentent devant cette cérémonie ?

D’une part, de la surprise. Pendant des mois, beaucoup de rumeurs ont circulé sur cette cérémonie. Mais je voulais absolument préserver l’émotion de la découverte et pour l’instant, nous y sommes parvenus. D’autre part, de l’amour. Celui qu’on se porte à soi-même, comme aux autres. Notre diversité et notre vivre ensemble est à célébrer… surtout suite aux récentes élections françaises. Un moment difficile durant lequel ont été proférés des discours contraires à l’idée d’accueil et de bienveillance qui sont des valeurs olympiques. Se dire qu’on s’aime fera du bien. Et en France, on sait très bien le faire dans les chansons, les poèmes, les livres, les pièces de théâtre, les films… N’oublions pas que Paris est la capitale de l’amour !

La Seine lors des Jeux Olympiques de Paris 2024
Guillaume Bontemps / Ville de Paris

Vous avez aimé ou bien vous n’avez pas aimé ? Parmi les témoignages :

« Je hais Paris en cage et palissades, vide dans les rues, vide dans les bistrots et restaurants, aux voies d’entrées et sorties en thrombose, seulement troublée par les sirènes de certaines voitures… J’ai haï les berges de la Seine barricadées des kilomètres avant le point central et les bâches posées pour empêcher de voir le fleuve et ce qui devait s’y passer, pauvres plaisirs de pauvres confisqués, comme hier des gerbes perdues soustraites aux glaneurs.
C’est dire quel public peu conciliant j’étais quand a commencé le spectacle à voir sur sa télé. La cérémonie d’ouverture des Jeux. Mais j’ai été happé, comme beaucoup, vraiment beaucoup, de monde, à commencer par mes proches camarades, râleurs parmi les râleurs, soudain quasi ronronnants.

Il y avait du meilleur en matière de créativité et de dérision. Mais aussi du moins bon, selon moi, car je ne parle ici que pour mon compte. Le meilleur, c’est le lieu qui a finalement fonctionné comme prévu dans sa magie. C’est l’équipe de Palestine acclamée sous les yeux du président Herzog, l’homme qui signe sur des bombes du génocide à Gaza. Le meilleur, c’est le mariage de la technique et de la pure création, les grandes voix entendues. Le meilleur, c’est Paris mise en scène et célébrée sous tous les angles. Parce que cette ville reste, quoiqu’il advienne de nous les Français avec le RN et Macron, une référence aux yeux du monde. Paris des rébellions et des révolutions, que cela plaise ou non, était le centre du monde ce soir d’été. Seule faute technique : avoir invité François Hollande qui, bien sûr, attira à lui un déluge ininterrompu et faillit faire échouer toute la fête ! (Attention : je plaisante, hein ! Je plaisante en faisant une plaisanterie. Définition : Une plaisanterie est une parole ou acte destiné à faire rire, à amuser. Ici il s’agit de faire rire en affirmant que c’est à cause de Hollande qu’il pleuvait. Naturellement je sais qu’il n’en est rien et je présente mes excuses à la pluie, phénomène purement naturel dans le cycle de l’eau.)

Je crois que personne ne pourra oublier ce spectacle, et alors on peut dire combien son créateur a atteint son but. Quand des images, par nature évanescentes, subsistent à l’esprit après qu’elles aient été dépassées par d’autres images, alors on peut parler d’un spectacle réussi. Tout ce qui a été vu dans le monde entier voyage désormais dans des milliers d’imaginations et montrera sa trace demain, après-demain, sans qu’on le sache, dans d’autres créations, d’autres codes bousculés pour montrer la vie et ses aléas. Car la création sème de la création. C’est un processus contagieux.

Il me faut dire aussi des félicitations à tous ceux qui ont, sur le plan technique, tenu la tranchée avec succès pour que tout soit au point quand il fallait, comme il fallait. J’ai trop vécu de ces sortes d’évènements à grosses implications techniques pour ignorer à quel point ils sont tout entiers dépendants de leurs bases techniques et des talents qui s’y consacrent.

Je critique la tête coupée de Marie-Antoinette. Pourquoi elle plutôt que lui ? N’était-il pas non seulement comme elle un traitre vendu aux ennemis de la France, mais qui avait juré respecter la Constitution et être loyal à son pays ? La peine de mort et l’exécution de Marie-Antoinette sont d’un âge des punitions que nous ne voulons plus revoir. Célébrez la République et tout ce qu’elle a instauré. Bravo pour la Carmagnole, bravo pour le plaidoyer amusé sur la liberté des genres. Mais oui, abandonnons dans les plis du temps profond et de l’oubli ceux qui ont trahi et trahissent encore l’idéal réel de la République. Mais, quoi qu’il en soit, la mort ne pourra jamais être un spectacle. Et l’humiliation des condamnés sera toujours de trop !

Je n’ai pas aimé la moquerie sur la Cène chrétienne, dernier repas du Christ et de ses disciples, fondatrice du culte dominical. Je n’entre pas bien sûr dans la critique du « blasphème ». Cela ne concerne pas tout le monde. Mais je demande : à quoi bon risquer de blesser les croyants ? Même quand on est anticlérical ! Nous parlions au monde ce soir-là. Dans le milliard de chrétiens du monde, combien de braves et honnêtes personnes à qui la foi donne de l’aide pour vivre et savoir participer à la vie de tous, sans gêner personne ?

Que ces deux critiques n’effacent pas les compliments avec lesquels j’ai commencé ce petit post. Je l’ai écrit sous la pression bienveillante d’amis très proches. Nos conversations sans gêne les informent de mon point de vue. Alors, ils me reprochent déjà de ne rien dire d’un sujet dont tout le monde parle parmi nous. Nous y confrontons des visions du monde, de l’art et de leurs relations mutuelles. L’art n’en est qu’à condition d’être absolument et complètement libre. La liberté est la matière première de la création. C’est elle qui fait assembler ou séparer les matériaux qui constituent l’œuvre. La liberté est l’autre nom de la créativité. J’aime ce genre de conversations qui porte sur de l’aussi fugace.

Le spectacle de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques, même si l’on pense du mal des Jeux, de l’idée de ce type de spectacle, et ainsi de suite, a donné à voir une audace bien typique. Et elle a montré un esprit rebelle des Français autrement plus caractéristique que les bérets et baguettes de pain de la caricature anglo-saxonne ordinaire. Donc c’était un moment qui nous présentait comme peuple d’insolences et de poésies.

Puissants de la terre, méfiez-vous de ce peuple rebelle que même son président méprise sans vergogne. Il est comme le cavalier galopant sur l’eau : d’abord un rêve impossible mais ensuite une réalité sans appel. »     Jean Luc Mélenchon


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