André Comte-Sponville : « Il y a plus grave dans le monde que le Covid-19 »

« Le Covid, à l’heure où nous parlons, a tué près de 20 000 personnes en France. C’est beaucoup. C’est trop. C’est triste. Mais faut-il rappeler qu’il meurt 600 000 personnes par an dans notre pays, dont 150 000, par exemple, de cancer ? Pourquoi cet apitoiement larmoyant sur les morts du Covid-19 (dont la moyenne d’âge est de 81 ans) et pas sur les 600 000 autres ? Sans parler des neuf millions d’êtres humains (dont trois millions d’enfants) qui meurent de malnutrition, chaque année, dans le monde … »

« Il y a plus grave dans le monde que le Covid-19 » insiste le philosophe André Comte-Sponville dans l’émission  #CàVous. Une opinion qui contraste dans la symphonie actuelle autour du coronavirus et du confinement …

La colère du philosophe André Comte-Sponville – #CàVous

💬 « Il y a plus grave dans le monde que le Covid-19 » insiste le philosophe André Comte-Sponville dans #CàVous.S’en est suivi un débat avec le professeur de médecine Gilbert Deray ➡ http://bit.ly/CàVousReplay

Publiée par C à vous sur Mardi 21 avril 2020


«Laissez-nous mourir comme nous voulons !»
André Comte-Sponville déplore qu’on sacrifie les jeunes au détriment des personnes âgées, la liberté sur l’autel de la santé. Et il interroge notre rapport à la mort.

Le Temps :  pour la première fois dans l’Histoire, l’humanité se donne pour mission de sauver tout le monde. Une bonne nouvelle ?

André Comte-Sponville:Je suis partagé. A première vue, c’est une réaction sympathique. Mais c’est aussi un projet parfaitement absurde. Si l’espérance de vie a crû considérablement, et c’est tant mieux, le taux individuel de mortalité, lui, n’a pas bougé depuis 200 000 ans. Il est toujours de un sur un, donc de 100%! Bref, j’ai deux nouvelles à vous annoncer, une bonne et une mauvaise. La mauvaise, c’est que nous allons tous mourir. La bonne, c’est que l’énorme majorité d’entre nous mourra d’autre chose que du Covid-19 !

A 68 ans, vous devriez pourtant vous réjouir du principe de précaution!Moi qui suis un anxieux, je n’ai pas peur de mourir de ce virus. Ça m’effraie beaucoup moins que la maladie d’Alzheimer! Et si je le contracte, j’ai encore 95% de chances d’en réchapper. Pourquoi aurais-je peur? Ce qui m’inquiète, ce n’est pas ma santé, c’est le sort des jeunes. Avec la récession économique qui découle du confinement, ce sont les jeunes qui vont payer le plus lourd tribut, que ce soit sous forme de chômage ou d’endettement. Sacrifier les jeunes à la santé des vieux, c’est une aberration. Cela me donne envie de pleurer.

Vous serez accusé de vouloir condamner des vies pour sauver l’économie!

A tort! La médecine coûte cher. Elle a donc besoin d’une économie prospère. Quand allons-nous sortir du confinement? Il faut bien sûr tenir compte des données médicales, mais aussi des données économiques, sociales, politiques, humaines! Augmenter les dépenses de santé? Très bien! Mais comment, si l’économie s’effondre? Croire que l’argent coulera à flots est une illusion. Ce sont nos enfants qui paieront la dette, pour une maladie dont il faut rappeler que l’âge moyen des décès qu’elle entraîne est de 81 ans. Traditionnellement, les parents se sacrifiaient pour leurs enfants. Nous sommes en train de faire l’inverse! Moralement, je ne trouve pas ça satisfaisant!

La surcharge des hôpitaux n’était-elle pas une raison suffisante pour confiner?

C’est en effet sa principale justification, et la principale raison qui fait que je n’y suis pas opposé. Mais dès que les hôpitaux retrouvent de la marge de manœuvre, il faut faire cesser, ou en tout cas alléger, le confinement. Et je crains qu’en France, où l’on se soucie de plus en plus de santé et de moins en moins de liberté (la France est quand même l’un des rares pays où le mot «libéral» soit si souvent une injure), cela se fasse plus tard que dans la plupart des pays comparables. Vais-je devoir m’installer en Suisse pour pouvoir vivre libre?

Déplorez-vous le retour en grâce des scientifiques?

Je déplore le pan-médicalisme, cette idéologie qui attribue tout le pouvoir à la médecine. Une civilisation est en train de naître, qui fait de la santé la valeur suprême. Voyez cette boutade de Voltaire: «J’ai décidé d’être heureux, parce que c’est bon pour la santé.» Auparavant, la santé était un moyen pour atteindre le bonheur. Aujourd’hui, on en fait la fin suprême, dont le bonheur ne serait qu’un moyen! Conséquemment, on délègue à la médecine la gestion non seulement de nos maladies, ce qui est normal, mais de nos vies et de nos sociétés. Dieu est mort, vive l’assurance maladie!
Pendant ce temps, les politiciens évitent les sujets qui fâchent, donc ne font plus de politique, et ne s’occupent plus que de la santé ou de la sécurité de leurs concitoyens. Quand on confie la démocratie aux experts, elle se meurt.

Notre réaction à l’épidémie vient-elle du fait que la mort fait obstacle à notre sentiment contemporain de toute-puissance?

La mort est aujourd’hui vécue comme un échec. Il faut relire Montaigne, lui qui a connu des épidémies de peste bien plus graves que le coronavirus et qui écrit dans les Essais: «Le but de notre carrière, c’est la mort… Si elle nous effraie, comment est-il possible d’aller un pas en avant sans fièvre? Le remède du vulgaire, c’est de n’y penser pas. […] Mais aussi, quand elle arrive ou à eux ou à leur femme, enfants et amis, les surprenant soudain et à découvert, quels tourments, quels cris, quelle rage et quel désespoir les accable!» Nous en sommes là! On redécouvre qu’on est mortel. Alors que si on y pensait davantage, on vivrait plus intensément.
Arrêtons de rêver de toute-puissance et de bonheur constant. La finitude, l’échec et les obstacles font partie de la condition humaine. Tant que nous n’aurons pas accepté la mort, nous serons affolés à chaque épidémie. Et pourquoi tant de compassion geignarde autour du Covid-19, et pas pour la guerre en Syrie, la tragédie des migrants ou les neuf millions d’humains (dont trois millions d’enfants) qui meurent de malnutrition? C’est moralement et psychologiquement insupportable.

Est-ce l’incertitude qui engendre cette terreur collective?

L’incertitude est notre destin, depuis toujours. Le combat entre l’humanité et les microbes ne date pas d’hier, et cette maladie n’est pas la fin du monde. Dans les temps anciens, c’était encore pire! Ces dernières semaines, je n’ai heureusement entendu personne qui dise que le Covid-19 est un châtiment divin, ni qui compte sur la prière pour vaincre le virus! C’est un progrès! Moins de superstition, plus de rationalité!

Vraiment? Vous oubliez les théories du complot!

C’est vrai! La superstition recule. Le taux de bêtise, hélas, demeure constant.

Quelle valeur à vos yeux surpasse la santé?

La santé n’est pas une valeur, c’est un bien: quelque chose d’enviable, pas quelque chose d’admirable! Les plus grandes valeurs, tout le monde les connaît: la justice, l’amour, la générosité, le courage, la liberté… Je ne suis pas prêt à sacrifier ma liberté sur l’autel de la santé! Nous ne pouvons accepter l’assignation à résidence – ce qu’est en réalité le confinement – que si elle est de courte durée. Je crains que l’ordre sanitaire ne remplace «l’ordre moral», comme on disait du temps du maccarthysme. Je redoute qu’on s’enfonce dans le «sanitairement correct», comme nous l’avons fait dans le politiquement correct.

J’aime beaucoup les médecins, mais je ne vais pas me soumettre aux diktats médicaux. Va-t-on continuer à confiner indéfiniment les plus âgés, soi-disant pour les protéger? De quel droit prétendent-ils m’enfermer chez moi? J’ai plus peur de la servitude que de la mort. Depuis quinze jours, j’en viens à regretter de ne pas être Suédois: je serais moins privé de ma liberté de mouvement!

Même si c’est au prix de la vie?

Mais laissez-nous mourir comme nous voulons! Alzheimer ou le cancer font beaucoup plus de victimes que le coronavirus; s’en soucie-t-on? On pleure les décès dans les établissements médicosociaux, mais faut-il rappeler qu’en général, on y va pour mourir? Pardon de ne pas être sanitairement correct! Je ne supporte plus ce flot de bons sentiments, cette effusion compassionnelle des médias, ces médailles de l’héroïsme décernées aux uns ou aux autres. L’être humain est partagé entre égoïsme et altruisme, et c’est normal. Ne comptons pas sur les bons sentiments pour tenir lieu de politique.

Est-il illusoire de penser que cette crise changera la société?

Ceux qui croient qu’elle ne changera rien se trompent. Ceux qui croient qu’elle changera tout se trompent aussi. Cette pandémie pose toutes sortes de problèmes, mais n’en résout aucun. L’économie gardera ses contraintes et ses exigences. Peut-être allons-nous revaloriser les salaires de certains métiers d’utilité sociale? Tant mieux! Mais des footballeurs continueront à gagner des millions, ce qui a peu de chances d’arriver aux infirmières. »


🥝Du même auteur, dans Le Télégramme du jeudi 23 avril :

André Comte-Sponville : « Il faut sortir du confinement à durée indéterminée »

« Même à deux, le confinement reste une privation de liberté », martèle le philosophe André Comte-Sponville.
« Même à deux, le confinement reste une privation de liberté », martèle le philosophe André Comte-Sponville.

Confiné, le philosophe André Comte-Sponville (*) met en garde contre une santé qui aurait supplanté la liberté.

Dans quel état d’esprit avez-vous abordé cette sixième semaine de confinement pour cause de coronavirus ?Avec sérénité et lassitude !

Avec sérénité ?Moi qui suis d’un tempérament anxieux, je n’arrive pas à m’inquiéter pour le Covid-19 ! Plus je vieillis, moins j’ai peur de la mort. Et c’est normal : il est moins triste de mourir à 68 ans, c’est mon âge, qu’à 20 ans. Ensuite, parce que mes enfants sont moins exposés que moi. Je n’arrive pas, enfin, à m’effrayer d’une maladie qui n’est mortelle que pour 1 % des cas (un peu plus pour les gens de mon âge). Il meurt, en France, 600 000 personnes par an, dont 150 000 de cancer. En vérité, je crains beaucoup plus la maladie d’Alzheimer, dont mon père est mort après des années d’une tristesse infinie. Il y a 225 000 nouveaux cas d’Alzheimer chaque année, avec un taux de guérison de 0 %.

Et la lassitude ?Nous sommes confinés à Paris, ma compagne et moi, et cela commence à nous peser. Même à deux, le confinement reste une privation de liberté – la plus grave, de très loin, que les gens de ma génération aient jamais connue ! J’ai dit qu’il fallait respecter scrupuleusement le confinement, et je le fais. Mais, comme tout le monde, j’ai hâte d’en sortir ! Heureusement qu’Emmanuel Macron n’a pas suivi l’avis de certains médecins, qui voulaient nous confiner, nous les vieux, pour une durée indéterminée !

La santé est-elle trop importante pour être laissée aux seuls médecins ?Ce sont les politiques qui décident, et c’est bien ainsi ! Qu’ils demandent l’avis des médecins, c’est d’évidence nécessaire. Mais ils doivent aussi demander celui des économistes, des chefs d’entreprise et des syndicats de salariés. Ce qui m’a inquiété, c’est qu’on n’entendait plus, sur nos radios et télévisions, que des médecins. Comme si c’étaient eux seuls qui devaient décider. Il n’en est rien ! La démocratie, c’est le pouvoir du peuple et de ses élus, pas celui des experts ! Attention de ne pas tomber dans ce que j’appelle l’« ordre sanitaire » (au sens où l’on parle d’« ordre moral ») !

 

Qui assurera la charge de ces longues semaines de confinement ?Nous tous, bien sûr ! « L’État paiera », dit Macron, et ce, « quel qu’en soit le coût ». Il a raison. Mais l’État, c’est nous. « Il n’y a pas d’argent magique », disait le même Macron avant la pandémie. Les 100 milliards d’euros dépensés pour soutenir nos entreprises, il faudra les financer. Notre dette publique qui s’envole, il faudra la rembourser. Ce qui me gêne le plus, c’est que le confinement vise surtout à protéger les plus vieux (moyenne d’âge des décès liés au Covid-19 : 81 ans), alors le coût immense sera payé par les actifs et leurs enfants. Je me fais plus de soucis pour les jeunes, et pour la dette que nous allons leur laisser, que pour ma santé de presque septuagénaire !

Doit-on accepter de réduire nos libertés publiques – comme avec cette application de tracking numérique des individus – pour accélérer le déconfinement ?Pourquoi pas, si c’est fait avec intelligence et précaution ? Soyons vigilants, sans être paranoïaques !

Le principe de précaution sanitaire, désormais mondialisé, est-il en train de nous achever ?Ce n’est pas le principe de précaution qui me gêne, quand il est bien appliqué. C’est plutôt ce que j’appelle le « pan-médicalisme » : faire de la santé la valeur suprême (ce qu’elle n’est pas : je mets plus haut la justice, l’amour ou la liberté). Cela conduit à déléguer à la médecine la gestion non seulement de nos maladies, ce qui est normal, mais aussi de nos vies et de notre société, ce qui est beaucoup plus inquiétant ! Souvenez-vous de ce dessin de Sempé : dans une église vide, une femme, seule devant l’autel, est en train de prier : « Mon Dieu, mon Dieu, j’ai tellement confiance en vous que, des fois, je voudrais vous appeler Docteur ! » Dieu est mort, vive la Sécu ! C’est une boutade, mais qui dit quelque chose d’essentiel. Ne comptez pas sur la médecine pour tenir lieu de morale, de politique ou de spiritualité ! Pour résoudre les maux de notre société, je compte plus sur la politique que sur la médecine. Pour guider ma vie, je compte plus sur moi-même que sur mon médecin.

(*) Auteur de « Contre la peur et cent autres propos », chez Albin Michel.


André Comte-Sponville : « Pour soigner les maux de notre société, je compte plus sur la politique que sur la médecine »

Le philosophe André Comte-Sponville photo Patrick Renou

Entretien avec le philosophe André Comte-Sponville qui parle de l’épidémie, de la société, de la vie et de la mort.

Normalien, agrégé de philosophie et docteur troisième cycle, André Comte-Sponville fut longtemps maître de conférence à l’Université Paris I (Panthéon-Sorbonne) avant de se consacrer à l’écriture. Ses nombreux ouvrages dont les plus récents Contre la peur et cent autres propos, farouchement d’actualité, et L’inconsolable et autres impromptus sont traduits dans le monde entier. « Philosopher m’a permis de mettre ma puissance de pensée au service de ma faiblesse de vivre », dit celui dont l’œuvre a une résonance particulière. C’est aussi ce qui lui permet d’assumer sa liberté d’être, d’agir et de s’exprimer en s’écartant parfois du sanitairement correct.

Vous étiez réservé devant le choix du confinement…

« Réservé, oui, au sens où je n’étais pas enthousiaste. Qui pouvait l’être ? La mesure allait évidemment appauvrir considérablement notre pays, à commencer – comme toujours – par les plus pauvres… Et comment savoir quelle était la meilleure stratégie, celle de la France (confinement strict), celle de l’Allemagne (confinement plus souple), celle de la Suisse (demi-confinement) ou celle de la Suède (pas de confinement imposé mais une stratégie de responsabilisation individuelle et de distanciation sociale) ? Je n’avais aucun moyen de trancher, mais je voyais bien que compter sur la seule “immunisation collective” risquait de se payer de plusieurs centaines de milliers de morts rien qu’en France et qu’aucun gouvernement démocratique ne pouvait s’y résigner. J’ai donc dit tout de suite (par exemple dans l’entretien que j’ai accordé au Journal du Dimanche, qui l’a publié le 22 mars) que, dès lors que le confinement était la stratégie choisie par notre gouvernement, il fallait l’appliquer rigoureusement. Et c’est ce que j’ai fait : je suis confiné à Paris, depuis le début, alors que j’aurais pu, comme tant d’autres, m’installer plus confortablement dans ma maison de campagne, en l’occurrence en Normandie… »

Sa levée annoncée pour le 11 mai vous semble-t-elle judicieuse ?

« Le plus tôt sera le mieux  ! Quant à la date, il faut bien sûr tenir compte des données médicales mais aussi des données économiques, sociales, politiques, humaines ! Je m’inquiète un peu de voir tant de médecins se succéder sur nos écrans de télévision et si peu d’économistes, de sociologues ou d’historiens, comme si, depuis six semaines, la médecine était la seule dimension importante. Il n’en est rien  ! Et puis le confinement est une privation de liberté la plus grave – et de très loin – que les gens de ma génération n’ont jamais connue. C’est acceptable pour une durée courte mais ça ne saurait perdurer  ! J’ai 68 ans, je fais partie des groupes à risque (d’autant plus que j’ai eu une mauvaise pneumonie il y a trois ans). Eh bien, je vais vous dire : je préfère attraper le Covid-19, et même en mourir, que rester confiné indéfiniment  ! J’aime la vie mais j’aime encore plus la liberté. J’ai moins peur de la maladie que de la servitude  !  »

Faut-il lâcher tout le monde en même temps ?

« En tout cas, pas question de continuer à confiner 18 millions de personnes, comme le veulent quelques médecins  ! Et surtout pas d’enfermer les vieux, qui sont certes plus exposés que les jeunes, mais qui acceptent souvent plus volontiers leur propre mortalité. Ils ont raison  ! Mourir à 68 ou 90 ans, c’est beaucoup moins triste que mourir à 20 ou 30 ans. Après un passage à France Inter, où je rappelais cette évidence, j’ai reçu des dizaines de messages de soutien (je n’en avais jamais reçu autant de toute ma vie), presque tous venant de gens qui ont plus de 60 ans ! Tous, comme moi, se faisaient plus de soucis pour leurs enfants, dans la terrible crise économique que nous allons traverser, que pour leur propre santé. Et tous étaient offusqués qu’on veuille les assigner à résidence, soi-disant pour les protéger d’une mort qu’ils craignent moins que l’enfermement et l’isolement  ! »

Depuis le début de l’épidémie, on voit et on entend des experts sur toutes les chaînes d’information. C’est de la pédagogie utile ou un matraquage anxiogène ?

« Les deux  ! Mais c’est surtout le matraquage qui me frappe et l’espèce de démesure qu’il révèle. Le Covid, à l’heure où nous parlons, a tué près de 20 000 personnes en France. C’est beaucoup. C’est trop. C’est triste. Mais faut-il rappeler qu’il meurt 600 000 personnes par an dans notre pays, dont 150 000, par exemple, de cancer ? Et qu’on trouve parmi ces derniers des milliers d’enfants, d’adolescents et de jeunes adultes ? Pourquoi cet apitoiement larmoyant sur les morts du Covid-19 (dont la moyenne d’âge est de 81 ans) et pas sur les 600 000 autres ? Sans parler des neuf millions d’êtres humains (dont trois millions d’enfants) qui meurent de malnutrition, chaque année, dans le monde  ! À côté de ces chiffres, ou plutôt de ces réalités, l’affolement des medias français m’a paru obscène. Et la peur de nos concitoyens m’a paru très exagérée.

“C’est un cauchemar, j’ai la peur au ventre…”, disait-on partout… Mais faut-il rappeler que cette maladie est bénigne dans 80 % des cas et n’est mortelle que dans 1 ou 2 % des cas (sans doute moins si l’on tient compte des cas non diagnostiqués : certains experts parlent d’un taux réel de létalité de 0,5 ou 0,7 %). J’ai beau être un anxieux, je ne vois pas pourquoi je devrais craindre particulièrement cette maladie-là, alors que j’ai sans doute une chance sur deux de ne pas attraper le virus, et 98 % de chances (disons 94 %, à mon âge) d’en réchapper si je l’attrape ? Croyez-moi, il y a bien pire, dans la vie et dans le monde, que d’attraper le Covid-19 ! »

Le président de la République s’est entouré d’un comité d’experts. N’est-ce pas l’abdication du politique devant le système de précaution ?

« Non, si le politique garde sa liberté de décision et si nous lui reconnaissons le droit de ne pas suivre aveuglément l’avis des experts. Mais oui, hélas, si la parole des experts devient parole d’Évangile, ce qui serait un comble ! C’est ce que j’appelle le pan-médicalisme ou le sanitairement correct : faire de la santé la valeur suprême (à la place du bonheur, de la justice, de l’amour, de la liberté…) et déléguer en conséquence à la médecine la gestion, non seulement de nos maladies, ce qui est normal, mais de nos vies et de nos sociétés, ce qui est beaucoup plus inquiétant ! Pour soigner les maux de notre société, je compte plus sur la politique que sur la médecine. Pour guider ma vie, plus sur moi-même que sur mon médecin ! »

Vous avez dit redouter davantage la maladie d’Alzheimer que le Covid-19. La première effraie car c’est l’enfermement de quelqu’un sur lui-même mais nous sommes tout autant apeurés et désarmés devant le virus…

« Parlez pour vous ! Qu’est-ce qui est le plus grave : que votre médecin vous annonce que vous avez attrapé le Covid-19 ou bien qu’il vous annonce que vous avez la maladie d’Alzheimer ? Pour la quasi-totalité d’entre nous, la maladie d’Alzheimer (dont le taux de guérison est de 0 %) est beaucoup plus grave ! Or, il y a en France, chaque année, 225 000 nouveaux cas d’Alzheimer  ! Si vous êtes “tout autant apeuré” par le Covid-19 que par Alzheimer, c’est votre problème mais ne comptez pas sur moi pour vous suivre. Comment pourrais-je avoir aussi peur d’un virus dont on guérit en moyenne dans 98 % des cas, que d’une maladie incurable, qui voue à la sénilité et à la dépendance pendant des années ? Mon père en est mort. Ma belle-mère vient d’en mourir, dans un Ehpad (elle n’avait pas vu ses enfants, à cause du confinement, depuis cinq semaines ; il est vrai qu’elle ne les reconnaissait plus depuis des années). Pardon de n’être pas sanitairement correct ! Pour ce qui me concerne, je préfère attraper le Covid-19, et même en mourir, que devenir Alzheimer et passer plusieurs années enfermé dans un Ehpad  ! J’ai beaucoup de respect, et souvent d’admiration, pour les gens qui y travaillent. Mais j’ai encore plus de compassion pour les gens qui y vivent. »

Il y a une grande empathie et beaucoup de reconnaissance envers les soignants. Cela va-t-il avoir des prolongements concrets sur le fonctionnement des hôpitaux et les moyens qui leur sont alloués afin de mettre fin aux incohérences de notre système de santé ?

« Nous verrons bien… Tant mieux si les gens prennent mieux conscience de la difficulté de ces beaux métiers. Mais enfin, ne rêvons pas. “Il n’y a pas d’argent magique”, comme disait à juste titre Emmanuel Macron avant la pandémie. Ça reste vrai après ! Ce n’est pas parce que la France s’endette de 100 milliards d’euros que l’argent va couler à flots sur nos hôpitaux. Et puis, il n’y a pas que les soignants ! Vous croyez que prof en collège, policier en banlieue, militaire en mission, caissier, paysan, ouvrier, routier, magasinier, gardien de prison ou femme de ménage, ce sont des métiers de rêve, généreusement payés ? On n’a jamais vécu aussi longtemps et notre pays est l’un de ceux où l’on vit le plus vieux. J’en conclus que notre système de santé n’est pas si mauvais que ça. Croyez-vous que nos enfants, dans les écoles, lisent et écrivent de mieux en mieux ? Faites leur faire une dictée, vous verrez… Croyez-vous que nos hôpitaux sont moins bien pourvus que nos commissariats, nos universités, nos casernes, nos tribunaux, nos prisons ? Remercier les soignants pour le travail formidable et courageux qu’ils font, depuis des semaines, c’est très bien. Penser que la santé – à commencer par la santé des plus vieux – va devenir à long terme la priorité des priorités, cela me paraît inquiétant. Pour ma part, je m’inquiète plus pour notre jeunesse (et pour la dette que nous lui laisserons) que pour ma santé de presque septuagénaire. Je tiens plus à l’indépendance et à la sécurité de l’Europe qu’au prolongement indéfini de l’espérance de vie. Et j’ai plus peur du réchauffement climatique que du Covid-19  !  »

L’économie est à l’arrêt. Faut-il, en déconfinant, privilégier la reprise de l’activité au détriment de la santé ?

« Non. Mais pas non plus privilégier la santé au détriment de l’économie ! Il faut tenir compte des deux. La misère tue aussi, et plus que bien des virus. Il est absurde d’opposer la médecine et l’économie. La médecine coûte cher. Elle a donc besoin d’une économie prospère. Augmenter les dépenses de santé ? Tout le monde est pour. Mais comment, si l’économie s’effondre ? Je l’ai dit bien souvent, quand j’étais membre du Comité consultatif national d’éthique : il n’est pas contraire à l’éthique de parler d’agent à propos de santé  ; il est contraire à l’éthique de ne pas parler d’argent. »

Avec les progrès de la science, l’allongement de la durée de vie, l’homme se croyait, sinon invulnérable, du moins à l’abri d’un choc sanitaire à l’échelle planétaire. Il se trompait. L’épidémie nous remet-elle à notre place dans des organisations et des fonctionnements que nous avons contribué à dérégler (réchauffement climatique, mondialisation, délocalisation vers les pays à faibles coûts de main-d’œuvre) ?

« Seuls les imbéciles se croyaient invulnérables. Seuls les naïfs se croyaient à l’abri. Un infectiologue m’a dit, il y a une vingtaine d’années : “Le combat multimillénaire entre l’humanité et les microbes, ce sont les microbes qui vont le gagner : ils ont pour eux le nombre, le temps, l’adaptabilité, des mutations innombrables…” Je ne sais s’il avait raison mais je n’ai jamais oublié que nous étions en effet exposés à des catastrophes sanitaires infiniment plus graves que le Covid-19. Ce coronavirus peut tuer des centaines de milliers de personnes en France, des millions dans le monde. C’est donc évidemment très grave en termes de santé publique. C’est ce qui justifie le confinement et la distanciation sociale. Mais il reste individuellement assez peu dangereux (contagiosité moyenne, létalité faible) et, surtout, il peut arriver un jour une pandémie beaucoup plus grave. Il faut le savoir et s’y préparer. Quant à la mondialisation, que vous évoquez, elle a contribué à ce que la pauvreté recule, dans le monde, ces quarante dernières années, beaucoup plus que cela n’était jamais arrivé depuis la révolution néolithique. Faut-il le regretter ? Le vrai problème, ce n’est pas la mondialisation, c’est la surpopulation. Parce que nous faisons trop d’enfants ? Pas du tout ! On n’en a jamais fait aussi peu ! Mais parce que nos enfants ne meurent plus en bas âge. Là encore, faut-il le regretter ? »

Du fait de notre vulnérabilité, l’épreuve que nous traversons va-t-elle changer notre rapport à la mort ? Et quelle est votre attitude devant cette issue inéluctable ?

« Montaigne a dit l’essentiel en une phrase : “Tu ne meurs pas de ce que tu es malade, tu meurs de ce que tu es vivant.” Le Covid-19 n’y change rien ! La mort fait partie de la vie. Je dirais plus : on meurt souvent de maladie mais la mort, en elle-même, n’est pas une maladie. Il est parfaitement normal, et non pathologique, de mourir un jour. La seule sagesse est de l’accepter, d’en avoir conscience, pour profiter encore mieux de la vie. André Gide l’a dit très joliment : “Une pas assez constante pensée de la mort n’a donné pas assez de prix au plus petit instant de ta vie.” Si nous pensions plus souvent que nous allons mourir, nous vivrions plus intensément… et mieux  ! Tout se passe, avec cette pandémie, comme si les journalistes redécouvraient que nous sommes mortels. Vous parlez d’un scoop ! Mieux vaut accepter sereinement la mort, pour profiter mieux de la vie. »

La crise va-t-elle rendre notre société plus humaine, plus solidaire ou n’est-ce qu’une illusion d’imaginer cette transformation possible ?

« Bien sûr qu’une transformation est possible… et nécessaire ! Elle est même inévitable ! Tout change toujours et personne ne peut faire que la France de 2021 soit la même que la France de 2019. Mais de là à laisser croire que la France de 2021 sera différente en tout de celle que nous connaissons, il y a un pas qu’il me paraît important de ne pas franchir. D’ailleurs, serait-ce souhaitable ? J’aime la France et je ne souhaite pas qu’elle change complètement. Qu’elle s’améliore ? Bah oui, bien sûr, nous le souhaitons tous. Reste à nous en donner les moyens et cessons de croire que cela pourrait aller sans efforts ou en ne demandant d’efforts qu’aux autres ! Bref, ceux qui croient que rien ne va changer se trompent. Mais ceux qui croient que tout va changer se trompent aussi. Ce que je crains, en l’occurrence, c’est une espèce de “chiraquisation” de la vie politique française : que nos gouvernants évitent désormais tous les sujets qui fâchent, renoncent en conséquence à toute réforme difficile ou impopulaire et ne se consacrent plus qu’à la santé ou à la protection des Français : plan anti-cancer de Chirac, plan pour la sécurité routière, plan contre Alzheimer, plan contre les pandémies… Contre quoi il faut rappeler que toute politique est conflictuelle. Quand tout le monde est d’accord (par exemple pour dire que la santé vaut mieux que la maladie), ce n’est pas de la politique ! L’union nationale ? Je suis pour, dans certaines circonstances (comme la crise économique qui s’annonce) mais pour transformer notre pays, pas pour le confiner dans l’immobilisme, les bons sentiments, l’ordre sanitaire et le politiquement correct ! »

Le Premier ministre a dit « le 11 mai, ce ne sera pas la vie d’avant », ce qui paraît une évidence. Fallait-il intervenir plus de deux heures pour s’en tenir à ce constat et ne donner aucune précision ?

« La fonction de Premier ministre est tellement difficile, à toutes les époques, et tellement plus aujourd’hui, que j’hésiterai à lui jeter la pierre ! Je ne supporte plus l’arrogance des journalistes souvent eux-mêmes si médiocres (je ne dis pas ça pour vous que je ne connais pas), qui passent leur temps à faire la leçon aux politiques ou à critiquer leurs insuffisances. Quand Édouard Philippe ou Emmanuel Macron se taisent, on le leur reproche. Quand ils parlent, on dénigre ce qu’ils ont dit. A quoi bon ? Mon idée, c’est qu’il est urgent de réhabiliter la politique (y compris contre la tyrannie des experts, qu’ils soient médecins ou économistes, a fortiori contre la tyrannie des journalistes, qui ne sont experts en rien). On n’y parviendra pas en crachant perpétuellement sur ceux qui la font. Enfin, s’agissant de la phrase que vous venez de citer, elle est sûrement vraie. Ça vaut mieux qu’un mensonge ou qu’une erreur ! »


Philosophe humaniste, André Comte-Sponville est l’auteur de « Contre la peur : et cent autres propos »

Un entretien de 20’40 » avec François Busnel, sur le plateau de La Grande Librairie le 28 mars 2019

qui, par sa clarté et sa pédagogie, mettent la philosophie à la portée de tous. « Qu’est-ce qu’un « propos » ?
Un article de journal, souvent inspiré par l’actualité, mais à visée au moins partiellement philosophique.  C’est confronter sa pensée au monde, dans ce qu’il a de plus changeant, de plus inquiétant, en s’adressant au plus vaste public.
L’actualité, si souvent décevante ou effrayante, est aussi une incitation à penser.


28’ Samedi – Avec André Comte-Sponville –

Une émission de 28 minutes  diffusée le 25 janv. 2020 sur ARTE