Le Vermont Green FC, « le club de foot le plus écolo des États-Unis » …
« Nous voulons réussir au niveau sportif et véhiculer un message progressiste pour la justice climatique». Aux États-Unis, le Vermont Green Football Club se revendique neutre en carbone et de toutes les luttes pour la justice sociale. Avec son public très engagé, il se distingue dans l’opposition à Donald Trump. Un reportage réalisé à Burlington par Reporterre, dans l’Etat du Vermont dont Bernie Sanders est le sénateur …
Dans les tribunes du Vermont Green FC, « le club de foot le plus écolo des États-Unis »
À Burlington, le 17 mars, la puissance du vent se mesurait à la façon dont gîtaient les drapeaux du club de football local, le Vermont Green Football Club (VGFC). L’étendard étasunien flottait, comme de juste, au-dessus du stade, toisant la foule de son pouvoir symbolique, presque autoritaire. À côté, celui du Vermont, d’un bleu immaculé et dans les travées, des bannières LGBT, une écharpe « Fuck ICE » (« Nique l’ICE », la police de l’immigration) et un panneau Black Lives Matter finissaient de définir la spécificité du lieu.
Secoués par de solides bourrasques et une température avoisinant les -10 °C, les 2 500 supporteurs jubilaient d’assister au premier match de la saison d’un club définitivement à part. Aux antipodes du foot-business, le VGFC milite pour la justice climatique et prône une autre vision du sport.
« Réussir au niveau sportif et véhiculer un message progressiste pour la justice climatique »
Balayant le stade d’un regard satisfait, Patrick Infurna, cofondateur du club, a retracé sa récente histoire : « J’ai grandi dans le Vermont et je voulais créer une équipe de foot qui refléterait notre communauté. Alors, en 2022, avec deux autres partenaires, on a lancé le Vermont Green FC : un club qui pourrait à la fois réussir au niveau sportif et véhiculer un message progressiste pour la justice climatique. »
Ayant travaillé dans d’autres clubs en Allemagne et en Argentine, il connaît les rouages du foot et se réjouit que le sien soit devenu « le plus écologique des États-Unis ». Une gageure dans un pays dirigé par un président tellement climatosceptique ? « Sous Trump, alors que nos valeurs fondamentales sont attaquées et qu’on vit une période globalement hallucinante, nos missions n’en sont que plus importantes. L’objectif est de se faire entendre encore plus », explique l’Étasunien.
Ici, l’échelon local joue ici à plein. Car dans cette ville, la plus peuplée d’un état agricole, le progressisme de ses 44 000 habitants n’est pas un mystère, c’est même un étendard dans une Amérique rurale largement trumpisée. « Notre mission n’est pas anodine ici », dit-il.
Un constat partagé par Jake et Isabelle. Emmitouflés sur leurs chaises pliantes en bordure du stade, ils sont venus profiter gratuitement du spectacle — et de la Saint-Patrick. « Ils font un travail formidable, notamment en construisant une super équipe qui gagne », explique le premier, heureux d’être représenté dans une commune où, à l’instar de la plupart des villes étasuniennes, le sport joue un rôle essentiel, à la fois social et sociétal.
Un catalyseur autant qu’un point de rencontre. Ici, on va au stade comme on va à l’église ou au marché. La jeune femme, elle, y voit une « normalité », reflet d’une population qui, déjà en première ligne de ces combats, se reconnaît dans l’équipe. Ou peut-être est-ce l’inverse. Quoi qu’il en soit, cette alliance — loin d’être de circonstance — semble pérenne.
Ainsi, pour exister — et faire vivre la région — le VGFC s’attache à la jouer collectif : « Ils font du partenariat avec des entreprises locales, comme celle qui s’occupe de la gestion des déchets, ou encore Ben and Jerry’s, qui est très important dans le coin », détaille Isabelle, tout en piochant dans sa réserve de Guinness. Lesquelles, dûment bues quelques heures plus tard, ont terminé dans la grande collecte de canettes triées et recyclées.
Aux abords du stade, des stands de nourriture vénézuélienne et somalienne côtoient un bar à bières brassées à Burlington et la petite boutique officielle. Ici, les maillots sont utilisés plusieurs saisons — loin des velléités commerciales des clubs plus classiques — et sont conçus avec des matériaux 100 % recyclés et durables. Dans les toilettes de chantier où se relaient les spectateurs venus écluser leur houblon, le papier toilette est en bambou et, au-dessus de la cuvette, un panneau détaille la transformation en engrais des futurs déchets.
Des petits gestes qui, à défaut d’être optimaux, dessinent une alternative. Aussi, le club, dès ses débuts, a édicté cinq piliers : « Neutralité carbone, lutte contre le racisme systémique dans le football, produits dérivés à mission sociale, donations/solidarité, éducation et sensibilisation ».
« Lorsque tu arbores notre écusson, tu dois montrer que tu y crois pleinement »
Certes, il y a là tout ce que l’Amérique fait de mieux dans le storytelling, mais, à entendre les différents interlocuteurs interrogés par Reporterre, ces objectifs semblent, si ce n’est réalisés, en tout cas réalisables.
« C’est un mouvement populaire et citoyen. Tout le monde ici se connaît et, même si l’équipe marche fort, on ne veut pas forcément monter de division, on est très heureux là où on est », explique Lowell, « agent de liaison de l’équipe ».
Ainsi, toute la démarche iconoclaste du VGFC y est résumée : prioriser l’humain au sportif. « Nos joueurs sont totalement intégrés au projet : lorsque tu arbores notre écusson, tu dois montrer que tu y crois pleinement », dit-il.
Car, si Patrick Infurna n’oublie pas qu’il est indispensable d’avoir « une bonne équipe », l’essentiel est ailleurs : être une plateforme pour « la justice environnementale ». Un mantra qui se décline en lettres capitales en dessous de la tribune : « La justice climatique est une justice sociale. »
Renforçant son statut d’incongruité — ou de bastion progressiste se jouant du patriotisme — l’hymne national n’a pas été joué lors de la rencontre, qui comptait pour la très officielle coupe des États-Unis. En revanche, le speaker s’est fait entendre en rugissant de colère contre l’ICE : « Ils ne sont pas les bienvenus dans le Vermont et dans ce club, levons-nous et faisons entendre nos voix », a-t-il encouragé, avant de rendre hommage à Cristian, un Équatorien « raflé et emprisonné » dans le bâtiment fédéral de la ville.
Un but pour les locaux — mâtiné de surprenants Magic in the Air et Ramenez la Coupe à la maison — plus tard, la mi-temps a pris un tournant plus politique. Jill Martin Diaz, portant keffieh et bonnet du club, s’est apprêté à prendre la parole. Avocat·e spécialisé·e en immigration, iel a demandé aux spectateurs de « soutenir l’accès à la justice pour les 30 000 étrangers présents dans l’État », puis remercié un club qui « permet de sensibiliser la communauté et de lever des fonds pour les immigrés ».
Bernie Sanders à 85 % des suffrages
Terreau particulièrement fertile aux idées progressistes, Burlington a, en 2024, voté à 84 % pour Kamala Harris et à 85 % pour Bernie Sanders, sénateur de l’État. C’est donc tout naturellement que le Vermont Green FC et ses partenaires locaux prospèrent.
Déambuler dans la ville rend l’expérience plus palpable. Ici, une manifestation anti-ICE, un escalier d’église repeint des couleurs LBGT, là un jardin communautaire, une boîte servant à jeter des aiguilles usagées ou une pancarte sommant de « démanteler la suprématie blanche » au mur de l’autre fierté locale, Ben and Jerry’s. À Burlington, qui abrite l’université d’État, une autre Amérique semble possible.
Lowell, l’étudiant bénévole, parle d’une « intersectionnalité des luttes », intriquée, entre le club et la ville. Pour Samantha McGinnis, qui travaille à la mairie, le club serait « l’incarnation de l’esprit de Burlington et des Vermontois », car « partout les habitants prennent soin de l’environnement et encouragent une culture de responsabilité collective : à la mairie, comme au club on se bat pour la neutralité carbone, l’adoption des énergies renouvelables, des pratiques durables et l’atteinte des objectifs climatiques, nous sommes très liés ».
Si le club, la ville et ses habitants se nourrissent mutuellement, le premier est un moteur, ayant grandement participé au « rayonnement et à la notoriété de Burlington », en amplifiant leurs « actions et engagements auprès d’un public toujours plus large ». Comblée, elle résume le projet : « On est devenu une ville de football et une ville écologique. »Partant, le Vermont Green FC ressemble à un phare dans la nuit étasunienne.
Lire par ailleurs sur PrendreParti sur le thème du football et de l’écologie en Angleterre …