Le désert chilien, poubelle mondiale de la fast-fashion …

Des montagnes de vêtements jonchent le sol du désert d’Atacama, au Chili, qui récupère des tonnes d’invendus de la fast-fashion mondiale. « Un drame de santé publique », dénoncent des ONG. « Depuis la médiatisation, il n’y a plus une ou deux grandes décharges mais des centaines de microdécharges dispersées, qui sont immédiatement brûlées.» Un reportage édifiant signé Marion Esnault dans Reporterre …

« Une scène apocalyptique » : le désert chilien, poubelle mondiale de la fast-fashion

Un reportage signé Marion Esnault dans Reporterre du 24 avril 2026 …

Une décharge sauvage de vêtements fraîchement jetés dans le désert d’Atacama, près d’Alto Hospicio, en janvier 2025. – © Marion Esnault / Reporterre

Désert d’Atacama (Chili), reportage

Au milieu des canyons et des pics rocheux du désert d’Atacama, au Chili, Bastian Barria observe minutieusement le sol parsemé de divers déchets incendiés. Son regard s’arrête sur la manche d’une chemise qui dépasse d’une substance noire solidifiée. « On dirait du pétrole qui s’est figé, commente le cofondateur de l’ONG Desierto Vestido (Désert habillé). En réalité, ce sont les vestiges des vêtements qui ont été jetés ici, et qui ont complètement fondu sous l’effet des flammes. »

Ici, de nombreuses décharges sauvages jonchent le sol désertique, composées principalement de vêtements de fast-fashion importés au Chili. Et pour effacer les preuves, ces décharges sont volontairement incendiées. Sur place, les éléments manquent pour identifier les coupables. Pour Bastian Barria, après des années d’enquête, son association a conclu qu’il s’agirait des entreprises importatrices de vêtements et/ou des commerçants : « Ils paient une tierce personne quelques euros pour qu’elle se débarrasse des stocks invendus » dans ce désert, puis « elle les incendie immédiatement ».

Une décharge sauvage de vêtements fraîchement jetés dans le désert d’Atacama, près d’Alto Hospicio, en janvier 2025. © Marion Esnault / Reporterre

Avec son association, Bastian Barria s’est donné la mission de sensibiliser sur « ces poubelles de la planète », comme il les qualifie. En 2020, avec ses deux associées Ángela Astudillo et Jean Karla Zambrana, il a lancé l’alerte en publiant sur les réseaux sociaux les photos d’une montagne de vêtements au milieu du désert.

Si le retentissement a été international, le problème persiste. « Depuis la médiatisation, la dynamique a beaucoup évolué, raconte Bastian Barria, il n’y a plus une ou deux grandes décharges où s’accumulent des tonnes de vêtements, mais des centaines de microdécharges dispersées, qui sont immédiatement brûlées. »

Ces vêtements provenant du monde entier étant principalement composés de fibres synthétiques dérivées du pétrole — autrement dit, du plastique —, quand ceux-ci brûlent, « ils génèrent des fumées toxiques très nocives pour l’écosystème et les humains », explique Bastian Barria. Ces incendies à Atacama « sont un drame de santé publique », s’émeut le jeune homme de 30 ans.

« C’est une scène apocalyptique »

Interpellés par la persistance du fléau, des chercheurs de plusieurs universités se sont associés en 2025. « Avec cette étude écotoxicologique [toujours en cours], notre objectif est d’étudier l’impact des pollutions plastiques, en particulier des textiles synthétiques, sur l’écosystème du désert », explique Gabriela Aguirre, scientifique de l’université Arturo Prat.

La ville d’Iquique est proche du désert. © Marion Esnault / Reporterre

L’équipe de recherche a mené plusieurs prélèvements dans diverses décharges et a été choquée par l’ampleur du phénomène. « C’est une scène apocalyptique, déplore Karla Pozo de l’université San Sebastián. Il n’y a pas seulement des vêtements et des chaussures, mais aussi du verre, du bois, des pneumatiques… » En brûlant simultanément, ces matériaux libèrent différents polluants et génèrent un cocktail très nocif pour la santé des habitants qui vivent à proximité.

Car la majorité des microdécharges qui tapissent le désert d’Atacama se trouve autour d’Alto Hospicio, une ville de 140 000 habitants. Elle est située sur les hauteurs d’Iquique, un des plus importants ports sud-américains et une zone franche qui importerait plus de 60 000 tonnes de vêtements par an. Leur revente est un des piliers de l’économie du Chili, premier importateur de vêtements de seconde main d’Amérique du Sud et quatrième mondial.

Différentes marques de vêtements issus d’invendus ou de fins de stock importés au Chili. © Marion Esnault / Reporterre

Des vêtements qui font le tour du monde

En observant les bras immenses des grues qui déchargent les conteneurs des cargos accostés dans le port d’Iquique, Bastian Barria explique que les vêtements qu’on retrouve carbonisés dans le désert ont été « confectionnés en Asie pour la plupart, et vendus dans les pays de la fast-fashion en Europe ou en Amérique du Nord ». Puis, « quand ils ne trouvent pas d’acheteurs, ils sont acheminés par cargos jusqu’aux ports des pays importateurs de vêtements de seconde main, comme ici à Iquique ».

Un cargo dans le port d’Iquique. © Marion Esnault / Reporterre

Débarqués sur le continent sud-américain, ces textiles sont stockés dans les entrepôts des entreprises importatrices de vêtements installées au cœur de la zone franche. Tous les jours, des dizaines de camions défilent et stationnent devant leurs hangars. Des travailleurs, torses nus, accablés par la chaleur, déchargent de grands ballots de vêtements estampillés de différentes marques : Zara, Adidas, Shein, H&M… Des fins de stock et des invendus.

Des ballots de vêtements déchargés des camions devant un entrepôt de la zone franche d’Iquique. © Marion Esnault / Reporterre

À l’entrée d’un des entrepôts, une femme d’origine aymara demande à la vendeuse le prix du ballot de la marque Zara. 150 euros, pour 50 pièces. « J’en prends deux », crie-t-elle à l’employée, qui se dirige vers les centaines de ballots empilés jusqu’au plafond dans ce temple du prêt-à-porter. « Avant, j’achetais des vêtements de seconde main, mais ils sont trop souvent de mauvaise qualité », commente María, qui vient à la zone franche d’Iquique (Zofri) pour acheter des ballots qu’elle revendra à l’unité sur les marchés de la région.

Bastian Barria, cofondateur de l’ONG Desierto Vestido. © Marion Esnault / Reporterre

Les vêtements de seconde main, à différence des invendus neufs, arrivent en vrac dans les entrepôts. Ils y sont triés en trois catégories. La première regroupe les textiles de bonne qualité qui sont réexportés hors de la zone franche, principalement en Argentine, au Pérou et en Bolivie ; la deuxième rassemble les vêtements qui ont une fermeture cassée ou un bouton manquant et qui sont souvent revendus dans la région d’Iquique ; enfin, la troisième, qui représenterait 60 à 70 % des vêtements de seconde main importés, sont des textiles de mauvaise qualité. « En définitive, la majorité sont des déchets textiles dont personne ne veut », précise Bastian Barria.

Réduire « ce fléau »

À une quinzaine de kilomètres de la ville d’Alto Hospicio, sur un immense terrain vague, des structures métalliques qui pointent vers le ciel sont visibles depuis la route. Raul Salinas, gérant de cette première usine de recyclage textile en construction au Chili, descend de sa camionnette grise stationnée au pied d’immenses piles de ballots de vêtements. « Ils seront transformés en une microfibre qui servira à fabriquer des matelas ou à rembourrer des canapés », explique-t-il fièrement, en pointant du doigt les dunes textiles.

Raul Salinas, gérant de la future usine de recyclage textile. © Marion Esnault / Reporterre

Porté par quatre entreprises importatrices de vêtements de la zone franche d’Iquique — sur la quinzaine qui y opère —, ce projet d’ordre privé est soutenu par le ministère de l’Environnement. Avec cette usine, Raul Salinas a pour ambition de « nettoyer le désert des décharges de vêtements » et de créer, au Chili, une nouvelle filière économique qui a de beaux jours devant elle. En 2025, le marché mondial du recyclage textile représentait plus de 6 milliards de dollars et devrait croître de 4 à 5 % dans les dix prochaines années.

Bastian Barria et les associations de défense de l’environnement chiliennes saluent ce projet d’usine, même s’ils insistent sur le besoin d’actionner plusieurs leviers. « Il y a un enjeu d’éducation, car les populations locales ont normalisé les décharges clandestines et s’inquiètent peu des effets sur leur santé, explique le cofondateur de Desierto Vestidon, qui regrette qu’aucune étude n’ait été menée sur les conséquences sur la santé publique. Quant à l’État, il doit prendre ses responsabilités pour réduire ce fléau. »

En 2025, le tribunal environnemental du Chili a rendu un jugement sans précédent. L’État — accusé d’inaction par Paulin Silva, avocate chilienne originaire d’Iquique — devait réparer les dommages environnementaux causés par les décharges illégales de vêtements à Alto Hospicio. Il a formé un pourvoi en cassation afin d’annuler la décision.

« L’État chilien a un rôle à jouer, mais les pays occidentaux aussi », insiste Bastian Barria. Il les appelle à « ne plus envoyer des déchets textiles à l’autre bout du monde » et à « réduire la quantité de vêtements de seconde main exportés vers le Sud global ». Quant aux géants de la fast-fashion, « ils doivent drastiquement diminuer la production et prendre leur responsabilité sur toute la chaîne industrielle, depuis la fabrication jusqu’à la fin de la vie utile du vêtement », dit le militant. Une des conditions sine qua non, selon lui, « afin d’instaurer une économie circulaire mondiale du textile ».

Reportage signé Marion Esnault dans Reporterre du 24 avril 2026 …


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