Sur les traces de l’histoire écolo de la bicyclette …

Alors que le Tour Alternatiba, mobilisation citoyenne à vélo, partira de Nantes le 1ᵉʳ juin, Reporterre remonte l’histoire écolo de la bicyclette, devenue une évidence écologiste face à l’individualisme climaticide de la voiture . Derrière ce militantisme à coups de pédales, il y a bien sûr les revendications évidentes : réduction de l’usage de la voiture et de la pollution de l’air, amélioration pour le climat et pour la santé …

Le vélo, cœur battant des luttes écolos depuis les années 70 

Un article signé Vincent Lucchese dans Reporterre du 1er juin 2024 …

Des déplacements quotidiens aux tournées de musiciens, les vélos peuvent permettre d’accomplir énormément de choses, comme ici avec l’orchestre des Oiselles. – © David Richard / Reporterre

Elles poussent comme des fleurs avec le printemps : le 4 mai dernier à Chambéry, le 24 mai à Carhaix, le 25 mai à Bergerac et à Besançon, le 26 mai au Puy-en-Velay, le 1ᵉʳ juin à Albi… Les « vérolutions » gagnent les villes de France. Le terme, anagramme de révolution, désigne ces manifestations à vélo qui revendiquent le développement de l’usage et de la place de la bicyclette au quotidien. Mais le concept possède également une portée politique éminemment plus large. Le Tour Alternatiba, sorte de tour de France à vélo pour découvrir des alternatives au capitalisme, entame sa première étape le 1ᵉʳ juin à Nantes. L’occasion de revenir sur les vertus — politiques — de la petite reine.

Les revendications associées au vélo sont aussi vieilles que l’écologie politique. Le 22 avril 1972, des centaines de cyclistes investissent les rues de Paris, à l’initiative des Amis de la Terre, pour dénoncer le développement écrasant de la voiture dans la capitale, dont un projet d’autoroute qui devait traverser Paris le long de la Seine. Le terme de vélorution gagne ensuite en popularité, jusqu’à la publication d’un Manifeste vélorutionnaire, en 1977.

En ville, le vélo est un atout remarquable contre la pollution de l’air causée par les voitures. Eddie Junior / Unsplash

Le mouvement connaît différentes vagues de flux et reflux et, depuis les années 2010, gagne à nouveau du terrain en France sous le prisme de l’urgence climatique. Cela se manifeste par la multiplication des groupes locaux de vélorutions et par l’organisation annuelle, dans une ville de l’Hexagone différente à chaque occurrence, d’une « Vélorution Universelle ». Le Tour Alternatiba, après 2015 et 2018, part quant à lui pour sa troisième édition en 2024.

Le vélo, outil de l’autonomie

Derrière ce militantisme à coups de pédales, il y a bien sûr les revendications évidentes : favoriser l’usage du vélo réduit celui de la voiture et donc la pollution de l’air, est meilleur pour le climat et pour la santé et même pour son porte-monnaie. Mais le vélo est encore bien davantage : sa pratique implique une organisation sociale, territoriale et marchande qui ont conduit d’illustres penseurs de l’écologie à l’ériger en emblème de la lutte contre le capitalisme.

Plus de 40 ans après la première manifestation à vélo dans Paris, les cyclistes doivent encore lutter pour leur place sur les pavés. © P-O. C./ Reporterre

D’abord parce que le vélo incarne un idéal d’autonomie, valeur chère à l’écologie. Contrairement à une voiture, dont la réparation implique le recours à des outils, des pièces et des moyens financiers et/ou techniques importants et difficiles à maîtriser sans recours à un tiers marchand, le vélo est une machine accessible, low tech, bidouillable, hackable.

Ivan Illich, philosophe de l’écologie et de la technique, l’écrivait déjà en 1973, dans Énergie et équité : « Le vélo élève la mobilité autogène de l’homme jusqu’à un nouveau degré, au-delà duquel il n’y a plus en théorie de progrès possible ».

L’autonomie du vélo se décline aussi dans son rapport à l’énergie. Le risque de pénurie ou d’envolée du prix de l’essence n’a aucune prise sur celui qui n’a besoin que de ses mollets pour se déplacer. Cette liberté est révélée en creux par la « dépendance radicale » où nous place la voiture et dont parlait, aussi en 1973, André Gorz. Avec l’invention de la voiture à essence, « pour la première fois dans l’histoire, les hommes deviendraient tributaires dans leur locomotion d’une source d’énergie marchande. […] à la différence du cavalier, du charretier ou du cycliste, l’automobiliste allait dépendre pour son alimentation en énergie, comme d’ailleurs pour la réparation de la moindre avarie, des marchands et spécialistes de la carburation, de la lubrification, de l’allumage et de l’échange de pièces standard », écrivait le philosophe.

Contre l’accaparement de l’espace

L’effet du vélo ne se limite pas à son usager, il détermine également notre relation aux autres. Chaque moyen de transport consomme de l’espace et des ressources, au détriment de ceux des autres et pose donc immanquablement la question politique du partage. « La bicyclette permet de se déplacer plus vite, sans pour autant consommer des quantités élevées d’un espace, d’un temps ou d’une énergie devenus également rares », note encore Ivan Illich, contrairement à la voiture qui accapare l’espace au sol, sonore et visuel, par les infrastructures qu’elle nécessite.

André Gorz démontre également que la voiture fut historiquement conçue comme un objet de luxe, de distinction sociale. Ce qui conduit inévitablement la démocratisation de son usage dans une impasse : lorsque tout le monde possède une voiture, la promesse de distinction sociale et de vitesse s’évanouit et se transforme paradoxalement en désagréments multiples, en bouchons interminables et en perte de temps.

Gorz prend pour illustrer cela l’image d’un autre objet de luxe : la villa avec plage privée. Vouloir les démocratiser n’aurait aucun sens et nécessiterait plus de plages qu’il n’en existe. « Bref, la démocratisation de l’accès aux plages n’admet qu’une seule solution : la solution collectiviste. […] Or, ce qui est parfaitement évident pour les plages, pourquoi n’est-ce pas communément admis pour les transports ? Une bagnole, de même qu’une villa avec plage, n’occupe-t-elle un espace rare ? », questionne-t-il.

Si chacun des vélos garés ici sur ces quelques mètres était une voiture, il aurait fallu l’espace d’un parking entier. Savio Félix / Unsplash

Autonomie et espaces communs collectivisés d’un côté, dépendance marchande et individualisme de l’autre : entre le vélo et la voiture, ce sont deux visions antinomiques du monde que décrivent ainsi Gorz et Illich. À tel point que le texte déjà cité d’André Gorz, intitulé L’idéologie sociale de la bagnole, sonne ironiquement comme une réponse, presciente de 50 ans, au cri du cœur « J’adore la bagnole », lancé en 2023 par Emmanuel Macron.

« Le triomphe absolu de l’idéologie bourgeoise au niveau de la pratique quotidienne »

Ce fervent soutien à l’industrie automobile, que Gorz décrivait comme « le triomphe absolu de l’idéologie bourgeoise au niveau de la pratique quotidienne », ne pourrait être brisé que par une « révolution culturelle », estime le philosophe.

Point névralgique de cette bataille culturelle : le rapport au temps. La promesse, largement déçue, de vitesse et de gain de temps véhiculée par l’automobile, n’est qu’un avatar parmi d’autres de la grande accélération générée par le capitalisme, nécessaire à l’assouvissement de son insatiable besoin d’accroissement du profit.

Pour le sociologue David Le Breton, le vélo permet de devenir « artisan de soi et de son rapport au monde ». David Clarke / Unsplash

Le vélo prend le contre-pied de cette course à l’optimisation productive de nos vies en proposant « une flânerie que le monde ultralibéral récuse », s’amuse David Le Breton, sociologue et auteur de En roue libre, une anthropologie sentimentale du vélo (Terre Urbaine, 2021). Ce « pied de nez aux valeurs ultralibérales » se veut une ode à la lenteur et à la convivialité.

Se « réapproprier sensoriellement, physiquement, un monde qui nous avait manqué »

À l’instar du Convoi de l’eau, grande manifestation à vélo des militants opposés aux mégabassines et que Reporterre avait suivi en août 2023, les évènements cyclistes témoignent de ce capital sympathie et du potentiel de partage convivial du vélo. Outil politique, il offre à la fois un temps pour soi et la possibilité d’une ouverture à l’autre et au monde. Il permet de se « réapproprier sensoriellement, physiquement, un monde qui nous avait manqué », comme le dit David Le Breton et de « redevenir artisan de soi et de son rapport au monde alors que la voiture instruit au contraire la passivité et l’aseptisation des sens ».

René Dumont, premier candidat à une élection présidentielle française en 1974, dont on célèbre cette année les 50 ans de sa campagne, amusait déjà les journalistes en privilégiant autant que possible les déplacements à vélo. Ce pionnier, qui alertait aussi avant tout le monde sur les pénuries d’eau à venir, n’a sans doute pas fini de faire des émules, lui qui ponctuait devant les caméras ses déplacements à vélo du fameux slogan : « La voiture, ça pue, ça pollue, ça rend con. Faites du vélo ! »

© Rasid Necati Aslim / Anadolu Agency / Anadolu Agency via AFP

Une « Vélorution de printemps » organisée par Terr’Moov sous le soleil de Carhaix

Article paru dans Le Télégramme du 2
Des cyclistes prêts pour une belle parade à vélo en mode « Flower Power ».
Des cyclistes prêts pour une belle parade à vélo en mode « Flower Power ».

Ce vendredi 24 mai 2024, à 18 h 30, une dizaine de cyclistes se sont retrouvés, place du Champ-de-Foire, pour la « Vélorution de Printemps », l’une des animations du challenge « Tout à vélo », organisé par l’équipe de Terr’Moov et Wimoov.

Le cortège a parcouru un circuit de 4 km passant par la rocade et la rue Victor-Hugo en musique grâce à une petite enceinte transportée sur l’un des vélos. « Le but est de rendre visible les cyclistes dans l’espace public, d’apprendre à partager la route et aussi de rappeler les règles de sécurité et le port des équipements de protection comme les casques et les gilets », précise Maëla Gourvennec, animatrice à Terre Mov et Wimoov. « Une vingtaine de personnes avaient participé à la « Vélorution » d’hiver, en décembre, sur le même circuit. Cette manifestation ayant eu du succès, les participants nous ont suggéré d’en faire une autre au printemps ».


A suivre …