Le Festival SIGMA a secoué Bordeaux entre 1965 et 1996 … 

Le festival d’avant garde SIGMA a secoué la ville de Bordeaux pendant 31 ans entre 1965 et 1996. Un festival improbable et mythique dirigé artistiquement par Roger Lafosse qui mêlait tous les arts de la scène (musique, chanson, danse, théâtre et cirque). Côté rue, on a pu y découvrir notamment le Cirque Aligre, Bartabas, Archaos, La Fura des Baus, Royal de Luxe et Générik Vapeur …

Le 18 novembre 1989 , le festival Sigma fête son 25eme anniversaire à Bordeaux . Pour cette occasion, un musée est inauguré en présence de Jacques Chaban Delmas. Roger Lafosse, fondateur du festival explique que le but du festival était de réduire le fossé entre les créateurs et le public. Il expose aussi sa conception de la création artistique. Images d’archive de l’ Institut National de l’Audiovisuel … Durée : 2’31 »

En 1965, la première édition du festival Sigma s’ouvrait à Bordeaux, retour sur son histoire en images

Nommé à ses débuts, « Semaine de recherche et d’action culturelle, » le festival Sigma était lancé le le 25 octobre 1965. Retour en images sur ce grand événement artistique de la ville de Bordeaux, entre 1965 et 1996.

« 1965, le festival Sigma secoue Bordeaux la notable. Les Living Theatre, le Magic Circus ou Jan Fabre font de la belle endormie un terrain d’agitation et d’expérimentations sans précédent. Pink Floyd, Bartabas ou Sankaï Juku partagent cette scène explosive et avant-gardiste, avec les bagnards du Barbwire Theater, les travestis Mirabelle : du sexe, de l’art contemporain… du sang, celui dont se badigeonne Yolande Moreau en 1984 pour Sale affaire du sexe et du crime. 1996, fin de l’aventure, naissance d’un mythe. » Extraits du Iivre de la journaliste bordelaise Emmanuelle Debur,  intitulé « Sigma 1965 / 1996 histoire d’un festival d’avant-garde »

,

Source : Archives du Quotidien “Sud Ouest” du

En 1965, la première édition du festival Sigma s’ouvrait à Bordeaux, retour sur son histoire en images
Le Happening de Jean-Jacques Lebel lors de Sigma 2, le 19 novembre 1966. © Crédit photo : Archives Sud Ouest
En 1971, la représentation de Magic Circus au festival Sigma 7.
En 1971, la représentation de Magic Circus au festival Sigma 7.

Archives Michel André / “Sud Ouest”
Une performance artistique à Sigma 8 en novembre 1972.
Une performance artistique à Sigma 8 en novembre 1972.

Archives Sud Ouest
Le public dans l’Entrepôt Lainé lors du festival Sigma 10 en 1974.
Le public dans l’Entrepôt Lainé lors du festival Sigma 10 en 1974.

Archives Sud Ouest
Représentation artistique, Sigma 13, le 28 novembre 1977.
Représentation artistique, Sigma 13, le 28 novembre 1977.

Archives Sud Ouest
En 1978 à Bordeaux, mise en place d’une installation pour Sigma 14.
En 1978 à Bordeaux, mise en place d’une installation pour Sigma 14.

Archives Sud Ouest
L’acteur Jean-Claude Brialy posant à côté d’une œuvre lors de Sigma 17 en 1981.
L’acteur Jean-Claude Brialy posant à côté d’une œuvre lors de Sigma 17 en 1981. Archives Jean-François Grousset / “Sud Ouest”
En 1982, le spectacle du Cirque Aligre pour Sigma 18.
En 1982, le spectacle du Cirque Aligre pour Sigma 18.

Archives Jean-Louis Dussel
Une scène de la pièce Sigmachine lors de Sigma 19 en 1983.
Une scène de la pièce Sigmachine lors de Sigma 19 en 1983.

Archives Michel Lacroix / “Sud Ouest”
À Bordeaux en 1984, la célébration des 20 ans du festival Sigma avec le musicien de jazz Bernard Lubat.
À Bordeaux en 1984, la célébration des 20 ans du festival Sigma avec le musicien de jazz Bernard Lubat. Archives Michel Lacroix / “Sud Ouest”
Ballet “Les Peurs Bleues”, création d’Angelin Preljocaj à l’occasion de Sigma 21 en 1985.
Ballet “Les Peurs Bleues”, création d’Angelin Preljocaj à l’occasion de Sigma 21 en 1985. Archives Jean-François Grousset / “Sud Ouest”
En 1986, la représentation de « Cabaret » du Centre Européen du Théâtre lors de Sigma 22.
En 1986, la représentation de « Cabaret » du Centre Européen du Théâtre lors de Sigma 22. Archives Christian Canet
La troupe de la Fura dels Baus sur scène à Sigma 23 en 1987.
La troupe de la Fura dels Baus sur scène à Sigma 23 en 1987. Archives Michel Lacroix / “Sud Ouest”
En 1987, le spectacle « L’insolite n’a pas perdu droit de cité » pendant Sigma 23.
En 1987, le spectacle « L’insolite n’a pas perdu droit de cité » …


Parmi les grands noms du Théâtre de rue qui ont fréquenté le Festival SIGMA de Roger Lafosse …

« … Dans le champ de la création française, l’émotion vient de la troupe Aligre, invitée à Sigma 17 en 1981. Le Cirque Aligre est composé de cinq membres à l’allure punk et réputés violents. La troupe, formée en 1978, comprend entre autres un montreur de chevaux (un jeune homme nommé Bartabas) et un dresseur de rats (nommé Branlotin). La troupe ensauvagée terrorise le public et enlève des spectatrices. Branlotin, dressé droit sur la piste, le buste tendu, avale un rat en direct devant un public ébahi ou terrifié. Cette séance saisissante est la toute dernière représentation donnée par le Cirque Aligre, juste avant la dissolution de la troupe pour cause de mésentente.

Un homme en pull ouvert portant une casquette.
Bartabas (en 2015).

Trois ans plus tard, Bartabas, en quête d’un souffle nouveau, annonce à Roger Lafosse qu’il vient de constituer une nouvelle formation du nom de Zingaro et lui propose un spectacle avec des chevaux et de la musique tzigane[35].
Lafosse  aime ce genre de défi : donner sa chance à un nouveau concept et à une nouvelle troupe. Au Sigma 20 de 1984, un chapiteau est installé place des Quinconces pour accueillir Zingaro. Nouvelles sensations au festival Sigma : après avoir fait attendre le public dans la gadoue et les odeurs de crottin, on conduit celui-ci dans un tunnel noir et labyrinthique qui mène à la piste. La prestation équestre remporte un grand succès : Bartabas et son Zingaro sont lancés. Bartabas en sera toujours reconnaissant à l’égard de Roger Lafosse, déclarant que « c’est grâce à lui qu’a pu naître toute cette aventure[36] » …

Les dernières années du festival

Dans la dernière décennie, du théâtre dans le bruit, la fureur ou le gigantisme

En 1986, le théâtre venu d’Espagne fait sensation dans la programmation de Sigma 22 avec un spectacle plein de bruit et de fureur. La troupe catalane La Fura dels Baus stupéfie le public en jouant Suz-O-Suz. Les spectateurs se tiennent debout dans un espace encombré d’échafaudages en tubes d’acier, de bidons, de poulies, de cordes, de grillages, de seaux, de ventilateurs… Le journaliste Jean Eimer qui signe l’article publié le lendemain dans Sud-Ouest  décrit cette « bombe », ce « cataclysme », cette « apologie de la bestialité » de cette manière : « Les humanoïdes enlèvent leurs chemises. Ils se ruent dans la foule. […] Les humanoïdes se battent pour de la nourriture dans les jambes des spectateurs ou juchés sur les échafaudages à roulettes transformés en chars d’assaut. Ils déchirent des viscères d’agneau ou  de veau à pleines dents, […] s’aspergent de sang, crachent et projettent tout sur le public, crient, hurlent, accouchent de nouveau-nés in-vitro, […] déversent des tonnes d’eau à la ronde, en appellent au feu, au vent, au sadisme, à la fureur, à la folie. C’est irracontable. C’est d’une violence inouïe et le public cache sa terreur sous de singuliers rictus. Ou bien il rit franchement. Mais il ne sort pas intact. » Et de conclure sur ces mots : « Avec La Fura dels Baus, Sigma s’est rajeuni de vingt ans. »[39] En effet, à travers le déploiement débridé de cette énergie violente, sans doute est-on tenté à Sigma de placer la performance de la troupe catalane dans la droite ligne du Living Theatre — mais aussi, plus récemment, du Cirque Aligre[40].

Un an plus tard, à Sigma 23, La Fura dels Baus vient présenter Accions, spectacle de nouveau plein de fracas qui impressionne le public, l’intrigue, l’agresse ou le surprend. C’est à cause de saisissantes scènes de pyrotechnie que le spectacle avait été annulé l’année précédente car il ne lui avait pas été attribué un lieu approprié. Dans cette même édition de 1987, le théâtre catalan est également représenté par la compagnie La Cabana venue jouer La Tempête de Shakespeare dans une mise en scène décapante et confuse à en perdre son latin[41].

Un bâtiment classique à deux étages.
L’Entrepôt Lainé (en 2013).
En 1989, Sigma est sommé de quitter l’Entrepôt Lainé où des travaux sont effectués pour y installer définitivement le CAPC. Désappointée, se sentant mise à la porte, l’équipe du festival investit sur les quais le Hangar 5 où est célébrée à l’automne la 25e édition de Sigma. À cet effet, une exposition rétrospective relate l’histoire du festival.

La programmation théâtrale se poursuit dans le même esprit que les années précédentes. Dressant son chapiteau sur les quais de Bordeaux, la troupe de théâtre-cirque Archaos vient présenter son spectacle Metal clown. Dans une mise en scène délirante, on trouve beaucoup de ferraille, des motos pétaradantes de toutes cylindrées, parfois volantes, des acrobates cloutés et casqués, des personnages chevauchant des tronçonneuses, armés de fers à souder, un violoniste tronquant son instrument contre une scie électrique, un dresseur de porcs et de nombreuses autres figures vêtues de cuir et de métal.

Dans les années 1990, la dernière troupe théâtrale, dans l’histoire du festival, qui marque durablement les esprits par ses audaces et son goût du gigantisme est celle de Royal de Luxe, compagnie qui fonde son travail par des irruptions dans l’espace public et par des performances très remarquées.
En 1990
, la troupe vient présenter place des Quinconces La véritable histoire de France dans une mise en scène burlesque aux effets grandioses qui éblouit le public.

En 1992, c’est la Cie marseillaise Générik Vapeur qui enflamme les pavés bordelais avec « La Petite Reine » …

En 1995, Royal de Luxe récidive sur l’esplanade de la base sous-marine avec Peplum par une production qui verse de nouveau dans le gigantisme. Le décor comprend deux pyramides et un sphinx de grande taille. Dans une succession de clichés sur l’antiquité romaine et de scènes anachroniques se succèdent des effets de machinerie : batailles navales (combat entre trières et galères figurées par des maquettes fixées au bout de tiges), sphinx parlant et crachant de la fumée, piano lancé par une catapulte géante, machine à odeurs…, le tout se terminant en un incendie dans une épaisse fumée colorée. Ces images surprenantes attirent sur l’esplanade des milliers de spectateurs avec d’autant plus de succès que Royal de Luxe mise entièrement sur la gratuité du spectacle. Le metteur en scène Jean-Luc Courcoult s’en explique, quelques années plus tôt, dans une interview accordée à Sud-Ouest  : « Nous n’avons pas l’intention d’aller en salle. Si on y va, on ne verra plus les enfants, les familles. On fait un théâtre populaire et on y tient, il faut rester dans la rue et que ce soit gratuit »…


Festival Sigma : de la création à l’archive

Le festival Sigma, créé à Bordeaux à l’automne 1965, hébergé un temps dans l’Entrepôt Lainé, chassé ensuite pour laisser place au CAPC, s’est retrouvé  objet d’une exposition dans la nef du même entrepôt.  Ca se passait du 14 novembre 2013 au  2 mars 2014. Un article signé Françoise Taliano des Garets paru le 14 février 2014 dans RUE 89 BORDEAUX … .

La Fura dels Baus, exposition Sigma au Capc (WS/Rue89 Bordeaux)
La Fura dels Baus, exposition Sigma au Capc (WS/Rue89 Bordeaux)

Clin d’œil, ironie de l’histoire, retour et fin. La nef abrite pour quelques jours encore des documents d’archives qui, pour l’essentiel, ont été prêtés par les archives municipales de Bordeaux et par l’INA. Roger Lafosse, père fondateur et commissaire de Sigma jusqu’en 1996, date à laquelle le festival disparaît de la scène bordelaise, a pris soin quelques mois avant sa mort de léguer ses archives à la ville de Bordeaux.

Le parti pris des organisateurs de l’exposition n’est pas négligeable. Il s’agit de centrer le propos sur l’archive dans l’enceinte d’un centre d’arts plastiques contemporains, il mérite d’être salué. L’effet de contraste n’est finalement pas si surprenant car Sigma résonne encore dans les mémoires et dans les murs du CAPC comme un festival de la modernité, comme un festival d’avant-garde.

« Semaine de recherche et d’action culturelle »

Tout a été dit ou presque sur « cette semaine de recherche et d’action culturelle » qui a duré plus de 30 ans sur les bords de Garonne, dans une cité de province réputée des plus froides. Mais il faut toujours se méfier des clichés. Et d’abord comment expliquer le succès et la longévité d’un tel événement culturel dans une ville a priori rétive aux avant-gardes artistiques ?

L’explication principale réside avant tout dans la sensibilité artistique de Roger Lafosse, dans son inlassable passion de découvreur, sa force de persuasion auprès des artistes et des politiques. Il parviendra ainsi à provoquer un effet de rupture dans le paysage culturel bordelais, « une guerre esthétique » contre la tradition, un front intellectuel aux antipodes du Mai musical et de la programmation du Grand Théâtre.

L’avant-garde est aussi par définition en avance sur son temps et Roger Lafosse a voulu être l’un des premiers à montrer ce que d’autres structures de diffusion n’ont pas eu l’audace ou l’intuition de proposer. Ce sera le Living Théâtre, Sylvano Bussotti, Jean-Jacques Lebel, Pierre Henry, Pink Floyd, Magma, Zouc, Jérôme Savary, Jango Edwards, le Cirque Aligre, Bartabas, Carolyn Carlson, La Fura dels Baus…

Dans un grand mélange des formes et de registres artistiques, Sigma secoue l’arbre de la création et de la pensée pour en récolter les fruits les plus insolites et les plus prometteurs. Provocation, outrance ont accompagné ses formes nouvelles dérangeantes. Des spectateurs invités à lacérer les décors de « La passion selon Sade » de Sylvano Bussotti (Sigma 3) s’en souviennent encore, ou ceux des nuits blanches de Pierre Henry à l’Alhambra, diffusant sa messe électronique ou « Messe de Liverpool » (Sigma 2) sur un ring, autour duquel des matelas accueillent le public.

Un festival scandaleux, doublement scandaleux

L’aile gauche du conseil municipal de Jacques Chaban-Delmas crie alors au scandale. Sigma est en effet scandaleux, doublement scandaleux. S’il échappe aux normes esthétiques traditionnelles, il esquive aussi les classements politiques trop faciles. En effet, il ne faudrait pas l’oublier, le festival n’a pu exister que parce que Roger Lafosse a su décrocher l’approbation et le soutien durables de Jacques Chaban-Delmas, maire de Bordeaux de 1947 à 1995.

Sigma est même devenu un fleuron de la politique culturelle chabaniste initiée en 1950 avec le très classique Mai musical, renouvelée en 1965 en direction de la modernité par Sigma, puis dix ans plus tard avec le CAPC. Ce que souhaite Chaban c’est rompre avec le localisme : « La chose n’a jamais été tentée, pas même à Paris » (conseil municipal du 1er février 1965). Prestige externe, carrière nationale, l’homme de la Nouvelle société sait saisir l’air du temps, écouter les inventeurs de sa cité, Roger Lafosse, Jean-Louis Froment…

Le fait du prince n’exclut nullement la libéralité. Les opérateurs peuvent laisser parler leur imagination tout en étant financièrement bordés. Le pari est gagné, celui pour une ville de province de porter l’étendard de l’avant-garde. S’il est un domaine où le centralisme a la vie dure c’est bien celui de la création artistique. Sigma et Chaban brisent ce déterminisme. Sigma surfe sur la vague de contestation qui traverse les années 1960 et 1970. René Quinson du journal Combat (29 octobre 1969) y voit « une révolte contre les bourgeois de Bordeaux et contre les marxistes ».

Pourtant la gauche dénonce un festival de prestige au service d’un maire de droite. Mais le projet de Roger Lafosse va bien au-delà de ces considérations. Il consiste à vouloir laisser libre cours aux expérimentations créatrices dans tous les arts et sous toutes les formes de productions intellectuelles. Le mouvement Fluxus héritier du dadaïsme, qui mêle soulèvement social, artistique et philosophique, qui cherche à déconstruire la distinction entre l’art et la vie, pouvait y trouver sa place.

Ainsi, Sigma reçoit en 1969 Serge Oldenburg qui donne un « Concert Fluxus Ben », sorte de performance à partir de « musique sur bandes, piano préparé, lance à incendie » [sic] et monte une exposition, « Recherche et province », où se côtoient ceux de Fluxus, Marcel Aloco, Jean Dupuy, Ben Vautier, des nouveaux réalistes, Arman, Yves Klein, des membres de Supports/Surface tel Claude Viallat.

Les conférences sont moins connues que le théâtre et les concerts ; elles ont moins marqué les mémoires, mais à regarder les thèmes abordés on retrouve des interrogations sur un monde technicien, sur la cybernétique, les mathématiques, l’ordinateur et leur rapport à l’art. Abraham Moles parmi les fondateurs de Sigma est l’un des plus actifs conférenciers, spécialiste du Kitsch et auteur d’un ouvrage sur « Art et ordinateur » en 1971, il est aussi proche de l’Oulipo. On découvre au hasard de l’exposition du CAPC un poème oulipien de Jean Lescure, un poème lettriste de François Dufrêne qui fut aussi du mouvement des nouveaux réalistes.

Un tel foisonnement a su enchanter Bordeaux pendant plusieurs décennies, en phase certaine avec la génération des baby-boomers étudiants. Les programmations à partir de la décennie 1990 sont l’objet de critiques cette fois concernant le retour de valeurs sûres. La lassitude gagne les édiles. Le budget culturel municipal atteint 27 % du budget culturel de la ville. L’exception culturelle bordelaise ne peut plus durer, Sigma finit sa course avec l’ère Chaban. Le temps des avant-gardes se dilue en cette fin de siècle médiatique où l’idée de révolution bascule dans le passé, où l’art n’est plus sacré, où le désenchantement s’installe.

Sigma hante aujourd’hui la mémoire culturelle de la ville

L’exposition du CAPC retrace trente années des découvertes de Roger Lafosse par l’affiche, le film et le son, elle se veut passerelle vers le travail historique et en cela on ne peut lui faire reproche. On regrettera seulement qu’elle n’accorde pas de place suffisante à la chronologie et surtout à une présentation didactique des courants et des personnalités les plus marquantes en les resituant dans leur époque. La visibilité en aurait été meilleure et l’apport historique véritable.

Elle reste en soi un événement hommage à Roger Lafosse et on ne peut que s’en réjouir. Elle révèle surtout que Sigma fait officiellement partie de l’histoire de Bordeaux. Rappelons cependant que la démarche de confier les archives à la ville ne fut pas aisée, Roger Lafosse menaçait même de brûler cette mine place des Quinconces.

Le rapport du festival et de son commissaire ne furent donc pas si paisibles avec le politique et l’institutionnalisation ne fut jamais acquise, ce qui a suggéré ces mots au journaliste et écrivain Pierre Veilletet : « Dans l’histoire de Sigma me frappe avant tout son nomadisme : peu de bagages, pas de meubles, beaucoup de déménagements… Plus voisin de la précarité que de l’embourgeoisement. Plus proche du loup que du chien de la fable. »

Sigma hante encore aujourd’hui la mémoire culturelle de la ville en tant que modèle d’une politique événementielle réussie, inégalée. Novart a bien tenté de combler le manque, Evento de le dépasser, rien n’y a fait. Bordeaux n’a pas retrouvé cet élan créateur, cette exigence de qualité mêlée d’impertinence, en phase avec une époque et un public.

L’alchimie tenait aux hommes certes, acteurs culturels et acteurs politiques, à la capacité d’écoute de ces derniers autant qu’à la place dévolue à la création. Dans un monde où la valeur marchande et l’audience sont les critères de la réussite, l’affadissement festif a malheureusement plus de chance de capter l’attention du politique.


Lire l’histoire compléte du Festival SIGMA de Bordeaux résumée par WIKIPéDIA, c’est par ici …