Le cri de vérité de Renaud Cojo en réponse aux directrices et directeurs signataires de la Tribune de l’ACDN ( Association des 38 Centres dramatiques nationaux du territoire ) datée du 2 juillet 2026 …

« À la lecture de votre texte, chères directrices et directeurs signataires de la Tribune de l’ACDN datée du 2 juillet 2026, largement relayée par la corporation ici et là, et en tant que directeur de compagnie indépendante, je ne peux malheureusement plus me reconnaître dans votre appel.

Comme chacun, je mesure la gravité des annonces budgétaires qui frappent aujourd’hui les établissements d’état. Personne ne souhaite la disparition des Centres Dramatiques Nationaux dont le rôle est évidemment essentiel. Mais je ne peux pas faire semblant d’oublier ce que vivent les compagnies indépendantes comme la mienne, depuis des mois, voire des années et comment d’une certaine manière vous nous avez ignorés.

Bienvenue dans notre réalité.

Ces coupes drastiques qui vous indignent aujourd’hui, nous les subissons de plein fouet dans un silence institutionnel assourdissant. Nous n’avons pas attendu 2026 pour connaître les annulations de spectacles, les contrats suspendus, les bricolages insensés, les projets amputés quand ils n’étaient pas annulés et les artistes poussés à quitter leur métier.

Nous sommes nombreux à avoir alerté. Nous avons écrit, demandé des rendez-vous, sollicité des soutiens pour ouvrir un dialogue. Dans la très grande majorité des cas, nos demandes d’entrevues pour nos projets artistiques n’éveillent plus et depuis bien longtemps, la moindre curiosité de vos maisons. Nous ne faisons plus le décompte des bouteilles lancées à la mer, des invitations proposées à la lecture de nos projets. Le mépris ou la lassitude sont devenus tels que la plupart de vos directions sont totalement muettes à nos courriers, nos appels téléphoniques.

Vos structures sont des forteresses inaccessibles. En tant que Bordelais et supporter des Girondins, je ne connais que trop bien la violence d’une relégation administrative et le sentiment d’effondrement. Avec le tissu indépendant, nous avons la douloureuse impression de jouer en troisième division, invisibilisés, loin des regards et du confort de l’élite. Elite que nous retrouvons en circuit fermé dans la circulation étouffante des mêmes œuvres, des mêmes artistes, que l’on retrouve dans vos maisons asphyxiées par le manque de curiosité. Et ce peu d’intérêt est encore plus criant dès que nos compagnies tentent de survivre en province. Nous participons à des championnats de troisième division, de lointaines périphéries créatives qui ne méritent pas l’attention de vos directions.

Je pose donc cette question avec une immense amertume : où était cette solidarité lorsque les compagnies indépendantes s’effondraient les unes après les autres ? S’il vous plait ne nous utilisez pas ainsi que vous le faites dans votre courrier comme cautions morales, ni comme boucliers humains dans vos négociations avec le ministère.

Les compagnies indépendantes ne sont pas la périphérie du spectacle vivant, elles en sont la source. Ce sont elles qui prennent les risques artistiques, qui inventent de nouvelles formes et qui irriguent concrètement les territoires. Ce sont elles qui font le travail de fond, au plus près du réel, dans les écoles, les déserts culturels et les quartiers, créant trop souvent dans une économie de pure survie. Sans elles, votre service public n’est qu’une coquille vide. Merci cependant aux quelques directrices et directeurs courageux de scènes conventionnées ou nationales (et pourtant ce n’est pas nécessairement leurs rôles) qui choisissent avec nous l’audace de projets à risque et de fabriquer avec nous, nos projets participatifs reliant territoires et habitants. Elles ou ils sont finalement peu nombreux ou nombreuses et doivent également composer avec ces fragilités qui sont les nôtres. Qu’ils soient et qu’elles soient encouragées !

Il est particulièrement cynique de lire un appel à l’unité qui semble découvrir une catastrophe que nous vivons déjà, pendant que vos institutions continuaient de fonctionner avec des moyens sans commune mesure avec les nôtres. Cela m’oblige à poser publiquement une question que personne n’ose aborder : celle de la répartition des richesses. Vos établissements bénéficient de budgets solides, d’équipes pléthoriques et d’un confort structurel hors de portée des indépendants. Surtout, vos directions profitent d’un système de cumuls indécents : à vos salaires fixes généreux s’ajoutent les rémunérations pour les mises en scène que vous signez au sein même de vos « maisons », les droits d’auteur afférents, et toute cette économie invisible de frais professionnels intégralement pris en charge par l’institution que vous dirigez.

Pendant ce temps, de l’autre côté du miroir, tant de directeurs et directrices de compagnies travaillent sans le moindre salaire, avancent leur trésorerie personnelle et financent eux-mêmes leurs propres créations. Nous sommes aujourd’hui devenus des travailleurs de la périphérie, condamnés au système D, et pourtant nous travaillons autant que vous. Oui, nous travaillons autant que vous !

La solidarité ne peut pas être invoquée uniquement lorsque les structures les plus protégées sont à leur tour touchées. Lorsqu’on laisse mourir le tissu indépendant pendant des années, on fragilise inévitablement l’ensemble du secteur.

Aujourd’hui, le système tout entier vacille. La seule différence, c’est que l’eau vient d’atteindre les ponts supérieurs de votre navire. Nous irons de toute façon ensemble à la catastrophe. Mais ne comptez simplement plus sur nous pour écoper à vos côtés alors que vous nous avez regardés nous noyer en silence.

Je sais évidemment le risque pris par cette prise de parole, pour ne pas dire le tabou qu’il représente dans notre milieu. Si le silence est d’or parmi les compagnies indépendantes, c’est que vos maisons détiennent les clés de nos carrières et de notre visibilité. En signant cette lettre, je prends le risque conscient et implacable d’être définitivement invisibilisé de vos plateaux, d’essuyer de futurs refus automatiques et de condamner mes prochains spectacles à ne jamais franchir vos portes. C’est ainsi et vous le savez parfaitement. Cette position de force asymétrique vous permet, d’envisager notre silence. Le droit de cité et la production et la diffusion de nos projets se paient trop souvent au prix d’une docilité polie. Mais l’urgence est telle aujourd’hui que la peur de vos représailles programmatiques ne suffit plus à étouffer la réalité de notre asphyxie.

Reconstruire un front commun suppose d’abord de reconnaître les responsabilités de chacun et d’accepter que la solidarité ne peut plus être sélective. Sinon, votre texte ne sera qu’un cri de plus arrivé bien trop tard. »

Renaud Cojo, 59 ans.
Artiste, metteur en scène, directeur de compagnie indépendante conventionnée depuis 1998.  Source :  post de son facebook daté du 4 juillet 2026