Lire et relire les billets d’humeur de Jacques Livchine, co-fondateur du Théâtre de l’Unité . Maintenant qu’il a choisi l’option « vacances éternelles », il continue avec le recul à marteler ses convictions . Au début des années 2000 à la tète de de la scène nationale de Montbelliard : « Il ne s’agissait pas pour lui de remplir le théâtre de la ville mais la ville … de théâtre ». Aujourd’hui, en 2026, il constate que les plaquettes des scènes nationales ne vont pas dans ce sens !
« Calais Freytin , quelle année je ne sais plus …
La plus sinistre des gares TGV. Je m‘engouffre dans un taxi, centre ville s’il vous plaît . Le chauffeur m’annonce : « il est réveillé, des milliers de personnes ont assisté à son réveil ». Toute la ville respire à travers le petit géant de Royal de Luxe. L’ambiance est incroyable, des familles entières se pressent au centre ville.
Et voilà me dis-je, voilà pour moi le vrai boulot d’une scène nationale, toucher une ville toute entière, faire en sorte que le subventions ne profitent pas qu’à un cercle restreint d’abonnés de catégorie privilégiée. Ce fut mon obsession des 9 années de notre Centre d’Art et de Plaisanterie, pas un habitant ne devait être laissé à l’écart, nous recevions de l’argent public, et tout le monde devait en profiter. Evidemment nous étions honnis par les 60 directeurs de scène nationale qui ont le plus grand mépris pour ce qu’ils appellent l’événementiel.
Notre mot d’ordre c’était : il ne s’agit pas de remplir le théâtre de Montbéliard mais remplir Montbéliard de théâtre.
Ainsi nous avions créé le réveillon des boulons les 31 décembre. Ce n’était pas une simple programmation de théâtre de rue, mais une mobilisation générale de créativité de toute la ville. Les gens inventaient des machines, se regroupaient en bande, ah les protestants, la MJC etc. Tout Montbéliard descendait dans la rue, au passage de l’an 2000, nous avions imaginé une tour de Babel est une sonorisation pour 10 000 personnes, cela n’a pas été suffisant, j’étais sur le sommet de la tour, il y avait au moins 40 000 personnes, le sommet de l’émotion absolue.
C’était notre cahier des charges.
Cela ne nous empêchait pas de programmer le théâtre, mais nous refusions la plaquette traditionnelle annuelle, nous refusions les abonnements . A l’heure du bilan, nous annoncions une fréquentation annuelle de 30 000 personnes même plus, la DRAC refusait le public sans billetterie. Calais avec son Channel était pour nous le vrai modèle d’une Scène Nationale, sa librairie Acte sud, ses grandes tables, sa brasserie, des espaces de travail pour le cirque et toutes sortes de création, une unité logement des artistes.
Eh bien le seul souhait de la mairie, fut d’éliminer son directeur et s’accaparer pour elle seule François Delarozière le créateur de toutes les machines hors normes. Un scandale passé inaperçu, car ce n’était pas la philosophie du Syndéac.
Alors 2026, les budgets rétrécissent, les scènes nationales hurlent à la mort. On entend clairement le directeur du TNP déclarer que 80 administratifs c’est trop, il part pour Carouge à Genève. On a une sensation de ronron, des programmations sans surprise et surtout un public TLM, (toujours les mêmes) de plus en plus âgé compensé par la présence des scolaires.
Hourrah, Malakoff théâtre 71 programme Opéra Pagaïe, safari intime, une énorme opération quartier, ah ça fait du bien une scène nationale qui fait du hors piste. Malheureusement la canicule va gagner la bataille Pourtant des centaines de compagnies ruent dans les brancards, veulent en découdre. Style le Pudding en Franche- comté inventeur du cabaret des locales, un spectacle préparé en une semaine et en prise sur la population.
Le tiers-théâtre c’est la précarité extrême, les Scènes nationales ont dans leur prérogative le devoir d’intégrer les compagnies de leur région, cela jouerait un peu le rôle de partage des richesses et puis aussi mordre sur des franges de non public.
Mais rien va dans ce sens, les plaquettes se suivent et se ressemblent. J’ai coutume de dire : les salles sont pleines certes mais vides d’âme. Maintenant que j’ai pris l’option vacances éternelles, je prends du recul, cela ne peut plus continuer comme ça. Merci à Renaud Cojo pour son cri de vérité. »
Source facebook de JACQUES LIVCHINE
« À la lecture de votre texte, chères directrices et directeurs signataires de la Tribune de l’ACDN datée du 2 juillet 2026, largement relayée par la corporation ici et là, et en tant que directeur de compagnie indépendante, je ne peux malheureusement plus me reconnaître dans votre appel.
Bienvenue dans notre réalité.
Ces coupes drastiques qui vous indignent aujourd’hui, nous les subissons de plein fouet dans un silence institutionnel assourdissant. Nous n’avons pas attendu 2026 pour connaître les annulations de spectacles, les contrats suspendus, les bricolages insensés, les projets amputés quand ils n’étaient pas annulés et les artistes poussés à quitter leur métier.
Nous sommes nombreux à avoir alerté. Nous avons écrit, demandé des rendez-vous, sollicité des soutiens pour ouvrir un dialogue. Dans la très grande majorité des cas, nos demandes d’entrevues pour nos projets artistiques n’éveillent plus et depuis bien longtemps, la moindre curiosité de vos maisons. Nous ne faisons plus le décompte des bouteilles lancées à la mer, des invitations proposées à la lecture de nos projets. Le mépris ou la lassitude sont devenus tels que la plupart de vos directions sont totalement muettes à nos courriers, nos appels téléphoniques.
Vos structures sont des forteresses inaccessibles. En tant que Bordelais et supporter des Girondins, je ne connais que trop bien la violence d’une relégation administrative et le sentiment d’effondrement. Avec le tissu indépendant, nous avons la douloureuse impression de jouer en troisième division, invisibilisés, loin des regards et du confort de l’élite. Elite que nous retrouvons en circuit fermé dans la circulation étouffante des mêmes œuvres, des mêmes artistes, que l’on retrouve dans vos maisons asphyxiées par le manque de curiosité. Et ce peu d’intérêt est encore plus criant dès que nos compagnies tentent de survivre en province. Nous participons à des championnats de troisième division, de lointaines périphéries créatives qui ne méritent pas l’attention de vos directions.
Je pose donc cette question avec une immense amertume : où était cette solidarité lorsque les compagnies indépendantes s’effondraient les unes après les autres ? S’il vous plait ne nous utilisez pas ainsi que vous le faites dans votre courrier comme cautions morales, ni comme boucliers humains dans vos négociations avec le ministère.
Les compagnies indépendantes ne sont pas la périphérie du spectacle vivant, elles en sont la source. Ce sont elles qui prennent les risques artistiques, qui inventent de nouvelles formes et qui irriguent concrètement les territoires. Ce sont elles qui font le travail de fond, au plus près du réel, dans les écoles, les déserts culturels et les quartiers, créant trop souvent dans une économie de pure survie. Sans elles, votre service public n’est qu’une coquille vide. Merci cependant aux quelques directrices et directeurs courageux de scènes conventionnées ou nationales (et pourtant ce n’est pas nécessairement leurs rôles) qui choisissent avec nous l’audace de projets à risque et de fabriquer avec nous, nos projets participatifs reliant territoires et habitants. Elles ou ils sont finalement peu nombreux ou nombreuses et doivent également composer avec ces fragilités qui sont les nôtres. Qu’ils soient et qu’elles soient encouragées !
Il est particulièrement cynique de lire un appel à l’unité qui semble découvrir une catastrophe que nous vivons déjà, pendant que vos institutions continuaient de fonctionner avec des moyens sans commune mesure avec les nôtres. Cela m’oblige à poser publiquement une question que personne n’ose aborder : celle de la répartition des richesses. Vos établissements bénéficient de budgets solides, d’équipes pléthoriques et d’un confort structurel hors de portée des indépendants. Surtout, vos directions profitent d’un système de cumuls indécents : à vos salaires fixes généreux s’ajoutent les rémunérations pour les mises en scène que vous signez au sein même de vos « maisons », les droits d’auteur afférents, et toute cette économie invisible de frais professionnels intégralement pris en charge par l’institution que vous dirigez.
Pendant ce temps, de l’autre côté du miroir, tant de directeurs et directrices de compagnies travaillent sans le moindre salaire, avancent leur trésorerie personnelle et financent eux-mêmes leurs propres créations. Nous sommes aujourd’hui devenus des travailleurs de la périphérie, condamnés au système D, et pourtant nous travaillons autant que vous. Oui, nous travaillons autant que vous !
Aujourd’hui, le système tout entier vacille. La seule différence, c’est que l’eau vient d’atteindre les ponts supérieurs de votre navire. Nous irons de toute façon ensemble à la catastrophe. Mais ne comptez simplement plus sur nous pour écoper à vos côtés alors que vous nous avez regardés nous noyer en silence.
Je sais évidemment le risque pris par cette prise de parole, pour ne pas dire le tabou qu’il représente dans notre milieu. Si le silence est d’or parmi les compagnies indépendantes, c’est que vos maisons détiennent les clés de nos carrières et de notre visibilité. En signant cette lettre, je prends le risque conscient et implacable d’être définitivement invisibilisé de vos plateaux, d’essuyer de futurs refus automatiques et de condamner mes prochains spectacles à ne jamais franchir vos portes. C’est ainsi et vous le savez parfaitement. Cette position de force asymétrique vous permet, d’envisager notre silence. Le droit de cité et la production et la diffusion de nos projets se paient trop souvent au prix d’une docilité polie. Mais l’urgence est telle aujourd’hui que la peur de vos représailles programmatiques ne suffit plus à étouffer la réalité de notre asphyxie.
Renaud Cojo, 59 ans.
Prise de parole du SYNDEAC le 13 juillet 2026 dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes à Avignon …
Lire par ailleurs sur PrendreParti à propos de Jacques Livchine …

