« L’extrême méfiance du monde culturel envers les écologistes … »

Selon Michel Guerrin, rédacteur en chef au « Monde,  jusqu’au dimanche 28 juin,  peu se souciaient du programme culturel des écologistes. Et voilà que verdissent Lyon, Bordeaux, Strasbourg, Besançon, Annecy, Poitiers, Tours et Marseille. Comme les villes sont le premier financeur de la création, loin devant l’Etat, les milieux de l’art écoutent, s’échauffent et se posent des questions …

« L’expérience de Grenoble explique en grande partie l’extrême méfiance du monde culturel envers les écologistes »

par Michel Guerrin, Rédacteur en chef au « Monde »
Publié le 03 juillet 2020 à 00h59 –

Les milieux de l’art ont souvent la fibre verte dans l’isoloir, mais pour leur métier, la fébrilité les gagne alors que les écologistes veulent mettre l’accent sur une culture populaire et participative.

Installation co-produite par Coal et le Muséum national d’histoire naturelle, dans le cadre du projet RAR de Ackroyd & Harvey pour ArtCOP21, en 2015.Installation co-produite par Coal et le Muséum national d’histoire naturelle, dans le cadre du projet RAR de Ackroyd & Harvey pour ArtCOP21, en 2015. ACKROYD & HARVEY

Chronique. Disons que jusqu’à dimanche on se souciait peu du programme culturel des écologistes. Mais ils ont pris Lyon, Bordeaux, Strasbourg, Besançon, Annecy, Poitiers, Tours, peut-être Marseille. Comme les villes sont le premier financeur de la création, loin devant l’Etat, les milieux de l’art écoutent, s’échauffent et se posent des questions. Beaucoup de questions. Ils ont souvent la fibre verte dans l’isoloir, mais, pour leur métier, la fébrilité les gagne, estimant, à tort ou à raison, qu’ils ont plus à perdre qu’à gagner.

Ceux qui s’inquiètent sont les lieux « institutionnels ». Les théâtres, musées, salles de musique et surtout les opéras. Pour une raison simple. Ces bâtiments imposants, souvent plantés au centre-ville, se taillent la part du lion dans un budget culturel municipal. Autour de 80 % si on les met ensemble. Autour de 25 % rien que pour un opéra, qui emploie souvent un orchestre, un corps de ballet, un chœur.

Ces maires n’entendent pas augmenter leur budget culturel. Autant dire que l’argent pourrait être distribué autrement

Or une petite musique, qui tutoie parfois la novlangue, gagne les écologistes : estimant que les institutions attirent surtout les élites, ils veulent mettre l’accent sur une culture populaire, participative, qui descend dans la rue et se répand dans les quartiers. Encourager la pratique en amateur aussi. Défendre « une culture pour tous », sous-entendu pas celle destinée à une minorité privilégiée.

Si ces maires n’entendent pas réduire leur budget culturel, ils n’entendent pas non plus l’augmenter. Autant dire que l’argent pourrait être distribué autrement. Ainsi à Lyon, dans un entretien à Rue89, le 5 juin, le futur vainqueur, Grégory Doucet, confiait que « la culture sera sanctuarisée, mais doit être mieux partagée ».Il ajoutait que « les décors de l’Opéra coûtent très cher pour un nombre réduit de représentations ». Bref, ça ne sent pas bon pour l’Opéra, d’autant que la future adjointe à la culture, Nathalie Perrin-Gilbert, est proche de la France insoumise et qu’elle a demandé à voir les comptes de l’établissement.

De multiples nuances de vert

Dans la même logique, Grégory Doucet en appelle à des « états généraux des droits culturels », une notion en vogue qui vise à associer les habitants aux décisions et à prendre en compte leurs goûts. Il veut aussi créer des cinémas en plein air, des expositions de rue et un maillage de proximité à partir des Maisons des jeunes et de la culture (MJC), souvent méprisées par les décideurs bien installés.

A Bordeaux, Pierre Hurmic entend lui aussi instaurer des « assises de la culture »afin de répondre à un « grand malaise ». Sans doute fait-il écho aux 400 signataires d’une pétition publiée en février sur le site Rue89 appelant « à des engagements concrets sur les droits culturels ». Il n’a pas tranché la question de l’Opéra, mais un audit pourrait être mis en place, ajoutant qu’il fallait lutter contre « l’entre-soi » – une formule qui indigne les institutions.

Il est trop tôt pour savoir si les nouveaux maires feront la révolution culturelle, d’autant que les électeurs écologistes des grandes villes ne sont pas éloignés des publics friands de créations dans les lieux imposants. Il faudra aussi voir au cas par cas tant les nuances de vert sont multiples parmi les élus.

Ainsi à Strasbourg, Jeanne Barseghian, qui attend une étude sur le très vétuste opéra du Rhin – le rénover ou construire une nouvelle salle ? –, n’a pas de mots clivants sur la culture, disant vouloir autant défendre les lieux existants que les laissés-pour-compte de la création. Même chose à Marseille, où l’écologiste Michèle Rubirola, si elle est élue samedi, entend soigner les établissements installés comme « l’éducation populaire » – un numéro d’équilibriste non sans lien avec sa liste gauche plurielle.

Régime sec à Grenoble

Reste que les mots de nouveaux maires résonnent avec ce qui s’est passé à Grenoble, où l’écologiste Eric Piolle est en place depuis 2014. Et il a été réélu. Autant dire que ce pionnier peut servir de modèle. Pour le monde culturel, c’est plutôt un modèle à fuir : il attendait ce dernier avec joie, il dit être tombé sur un ennemi.

Le metteur en scène de théâtre Joël Pommerat, proche des Verts, a dénoncé avec violence la politique culturelle de M. Piolle

L’édile grenoblois a supprimé du jour au lendemain les 438 000 euros de subvention à la formation classique des Musiciens du Louvre, il a fermé la salle de concert Le Ciel, baissé de 100 000 euros la subvention à la prestigieuse Maison de la culture MC2 (à ne pas confondre avec une MJC), a pris la main sur deux théâtres gérés par un collectif, a fermé deux bibliothèques de quartier, mais a rendu les autres gratuites. Sans avoir développé à la place une politique massive de proximité, au-delà de quelques initiatives comme un festival de street art et une kermesse urbaine.

Eric Piolle a justifié ce régime sec pour des raisons budgétaires (ville surendettée, baisse des dotations de l’Etat). Toujours est-il que l’indignation fut forte localement. Et même ailleurs. Dans Libération du 2 juin 2016, le metteur en scène de théâtre Joël Pommerat, engagé socialement (il intervient dans des prisons), proche des Verts aussi, a dénoncé avec violence la politique culturelle de M. Piolle, la jugeant « libérale et populiste » – il n’y a pas pires mots dans le monde de la création.

Le laboratoire grenoblois explique en grande partie l’extrême méfiance du monde culturel envers les écologistes. Il faut reconnaître aussi que la remise en question de l’institution au nom du peuple déborde largement les Verts. Souvent ce débat est mal posé, qui prolifère dans un climat de « culture contre culture », où chaque camp caricature l’autre. La vérité est que le pays a un besoin vital des deux approches tant elles sont complémentaires. Un pays a besoin de théâtres, musées ou Opéras prestigieux, qui, du reste, se démènent souvent pour élargir leurs publics. Et le pays a besoin d’une politique socioculturelle de grande ampleur. Mais, quand l’argent manque, plutôt que de chercher à bien gérer, il est tentant de ne pas faire de quartier.


Lire aussi dans Le Monde : « Les acteurs culturels locaux sont pris d’angoisse quand le scrutin municipal pointe »

Dans sa chronique, Michel Guerrin, rédacteur en chef au « Monde », analyse l’enjeu que représentent les élections municipales pour de nombreux responsables de lieux ou d’événements culturels.

Publié le 13 mars 2020 

Chronique. Tout le monde se fiche de la culture dans la campagne municipale. Pas tout le monde. Ce scrutin est celui de tous les dangers pour les acteurs culturels locaux. Ils savent que, sur les 12,5 milliards d’euros d’argent public qui nourrissent chaque année la création et le patrimoine en France, près de 60 % viennent des communes. L’Etat est loin derrière, les départements et régions encore plus. Et ils savent qu’un nouveau maire fait valser le secteur bien plus qu’un ministre qui prend et quitte le poste sans que personne ou presque ne s’en rende compte.

Rien à dire au changement. Sauf que la culture est souvent prise en otage par des étendards locaux. On a beaucoup parlé, dans les années 1990, de la façon dont les maires Front national, à Toulon (Var) ou à Orange (Vaucluse), ont manié la censure. On oublie qu’en 2014, quelque 150 villes ont basculé, souvent à droite, et que pas mal de nouveaux élus ont stoppé des projets théâtraux ou musicaux jugés coûteux ou élitistes.

Il y a quarante ans, on disait que les maires se souciaient si peu de culture qu’ils la confiaient à leur épouse ou à celle du préfet. Le tandem Mitterrand-Lang, qui a mis musées, théâtres et bibliothèques au centre du pays, leur a donné des idées. Portés par la décentralisation et par l’argent de l’Etat, ils ont fait pareil, pour valoriser leur ville et le tourisme. C’est ainsi que la dépense culturelle des villes est passée, en moyenne, de 88 euros par habitant en 1978 à 212 euros par habitant en 2006.

« Je paie, donc je décide »

Le maire payait beaucoup, l’Etat aussi et veillait sur la qualité. Jusqu’au jour où l’élu local, voyant que l’Etat se désengageait et goûtant peu le rôle du pigeon, s’est dit « je paie, donc je décide ». Qu’un responsable de théâtre ait le maire sur le dos est sain. Des tandems locaux ont donné de très belles choses. Sauf que certains édiles sont allés plus loin : intervenir sur la programmation, choisir l’affiche d’une exposition ou d’un spectacle, demander tel chanteur dans sa salle, vouloir plus clinquant pour qu’on parle de sa ville et plus populaire pour doper les entrées.

Des crispations et vexations se sont multipliées depuis dix ans. Des responsables culturels sont régulièrement mis au placard ou virés. Mais comme la peur domine, personne ne parle, comme ce directeur de musée d’une grande ville dont le courrier est d’abord ouvert à la mairie avant de lui parvenir. Ou tant d’autres qui doivent composer avec les diktats de petits chefs en mairie …

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Mais sinon, la culture chez les Verts, c’est quoi ?

Par Guillaume Tion

 

Le musicien Junji Koyama jouant avec un daikon (radis blanc) sculpté. Junji Koyama. Youtube

Chez les Verts, on parle davantage de permaculture que de culture. A Libé, d’ailleurs, les journalistes politiques savent fabriquer des gourdes avec des magazines colmatés dans un torchis de dentifrice, mais ne sont pas vraiment au courant de quelconques propositions culturelles lancées par les écolos. Connectons-nous au site d’EE-LV, à l’onglet «Nos Idées». On y découvre une foule de pistes pour reverdir la condition animale, le féminisme, l’habitat-l’urbanisme… rien sur la culture.

Bon. On a alors exhumé le programme en 76 mesures de Yannick Jadot pour la dernière présidentielle. «Point n°30 : la culture pour tous, dédier 1% du budget de l’Etat à la Culture.» Exactement comme Chirac en 1995. Visionnaire. On a ensuite regardé le bilan d’Eric Piolle, réélu maire de Grenoble ce dimanche, pour avoir une idée de la bonne marche d’une culture pour tous sur le terrain. Rabotage des subventions aux Musiciens du Louvre, fermetures de bibliothèques…

Ce n’est donc pas l’écologie qui va à la culture, mais davantage la culture qui va vers l’écologie. Nombreuses sont en tout cas les initiatives des artistes ou institutions désireux de se responsabiliser, que ce soit par l’utilisation de vélos et d’énergie locale au Festival d’Avignon, par la mise en place d’une déchetterie de décors au Théâtre de l’Aquarium ou, au Festival d’Aix, par le choix de matériaux sans polystyrène dans la création de scénographies. Mais sinon, la culture verte, c’est quoi ? Des gobelets en amidon de maïs pour boire du champagne biodynamique dans les foyers des théâtres ou une fibre plus ambitieuse digne d’un nouveau monde où les lieux de productions se fédéreraient pour créer durable ?

Dans les comptes rendus des ateliers d’EE-LV en vue des municipales, on lit que, culturellement, «ce qui est valable sur un territoire ne l’est pas forcément sur un autre», ce qui donne une infinité de culture pour tous. S’il convient alors de parler au micro et non au macro, dialoguons avec le programme que veut mettre en place le nouveau maire de Bordeaux, Pierre Hurmic «Proposer des programmes artistiques dans les parcs et jardins municipaux», «associer les acteurs artistiques et culturels pour élaborer collectivement une nouvelle politique culturelle de la ville», «chaque quartier possédera un lieu des arts et des cultures où se côtoient création artistique et expression des habitants». Fête de la musique, débats au conseil municipal et nouvelle MJC ? On est parés pour la révolution.

Guillaume Tion

Ce billet est issu de la nouvelle newsletter quotidienne du service Culture de Libération, envoyée tous les soirs. Pour s’inscrire, il suffit de renseigner son adresse mail ici.


Alors, les « milieux de l’Art » estimeraient qu’ils « ont plus à perdre qu’à gagner ». A tort ou à raison ? A suivre …