
« À mesure que nos sociétés accélèrent, il y a le sentiment que quelque chose s’efface. Une part de souvenirs individuels, mais aussi une mémoire collective que l’on voit de plus en plus morcelée, algorithmée. Mais quand on sait que cette mémoire détermine nos liens, nos débats et notre rapport à la vérité, c’est notre avenir commun qui est en jeu … » Un édito de
Pourquoi la mémoire est essentielle …
« Sans mémoire, le futur se bâtit sur du sable. Elle détermine ce qui fait société, nos liens, nos débats et notre rapport à la vérité. Elle participe à la construction de chaque individu et de chaque communauté. C’est pourquoi elle est d’un enjeu phénoménal. Extraits d’un
Un présent sans passé partagé peut être très violent. Chacun, dans sa vie, a pu y être confronté intimement. Quand un parent est touché par la maladie d’Alzheimer, c’est le début d’un fossé qui se creuse, de conversations qui s’éteignent. Quand on ne reconnaît plus ses enfants ou ses petits-enfants, une histoire commune s’éteint, le lien s’effiloche au fil des jours, silencieusement. Ce qui unit les êtres, ce sont les conversations, les récits, les valeurs communes, les sentiments qui font le temps présent. La mémoire est le lien qui unit proches et communautés.
La mémoire nous construit
Ce qui est vrai pour la sphère privée l’est également pour une société.«
La mémoire commune est d’abord histoire, non au sens de la discipline scientifique, mais au sens d’un récit – ces histoires que l’on se raconte », écrit Marie-Claire Lavabre, directrice de recherche émérite au CNRS. Une approche prolongée par Sandrine Lefranc et Sarah Gensburger (1). « Un individu entretient, articule ou combine les mémoires de sa famille, de sa génération, de son quartier, de son groupe professionnel, de la cohorte des conscrits mobilisés pour une guerre à laquelle il appartient, des mobilisations politiques auxquelles il ou elle a pris part ». Elle participe à la construction de chaque individu, de chaque groupe.
Elle est d’un enjeu phénoménal. Oublier les combats pour la liberté d’expression et la démocratie ou contre la xénophobie, c’est rouvrir la voie à leur contestation et à leur réapparition. Rien n’est acquis si la mémoire n’est pas transmise. Certaines générations ont eu, sur ces points, la surprise de voir que des choses que l’on pensait établies redevenaient discutables, jusqu’à voir réapparaître des impensables. Chaque humain doit réapprendre ce que d’autres ont arraché au prix fort.
L’enjeu de poser son récit
Des extrêmes l’ont bien compris et travaillent à une stratégie de l’oubli, en effaçant les historiques sur les réseaux sociaux, en brûlant des livres, en réécrivant ou scénarisant l’histoire pour mieux maquiller le présent. Dans cette société, l’enjeu majeur pour dominer, est d’imposer son récit. Notre passé doit aussi être omniprésent pour ne pas détricoter le futur.
Le contrôle de la mémoire humaine est devenu stratégique. Il passe par le contrôle ou l’influence des flux d’information, démultipliés par les réseaux sociaux et les grands médias. Regardez comment le défilement d’images débridées sur nos téléphones brouille nos idées et crée une confusion de masse. Paradoxalement, nous n’avons jamais autant stocké de photos, de vidéos, de textes… Mais nous confions cette part du passé à de grands et froids data centers où elle est stockée. En laissant la clé. »
