L’architecte Tristan La Prairie dessine avec les futurs habitants …

À Quimper, l’architecte Tristan La Prairie a conçu un immeuble à partir des désirs de ses futurs résidents. L’aventure a bousculé les codes et rebondit, aujourd’hui, sous la forme d’un « livre-méthode »destiné aux architectes épris d’un habitat tourné vers les habitants. Le quotidien Le Télégramme fait le portrait de cet homme « têtu et humaniste » qui considère « qu’un projet collectif doit naître des cerveaux de tout le monde« 

Tristan La Prairie, l’architecte breton qui joue collectif …

Un article signé Thierry Charpentier dans Le Télégramme du 24 février 2026...

L’architecte urbaniste Tristan La Prairie devant l’Acadie, que les résidents ont conçue sous son égide, selon leurs envies. « On a mis au service de ce projet tout ce qu’on avait appris dans le rapport à la participation citoyenne. »
L’architecte urbaniste Tristan La Prairie devant l’Acadie, que les résidents ont conçue sous son égide, selon leurs envies. « On a mis au service de ce projet tout ce qu’on avait appris dans le rapport à la participation citoyenne. » (Photo Vincent Le Guern/Le Télégramme)

Son patronyme, La Prairie, renvoie, selon les généalogistes, au Québec, à l’épopée de la Nouvelle France, au Canada. En mettant la conception d’une résidence, baptisée l’Acadie, sur le chemin de Tristan La Prairie, le destin a offert un joli clin d’œil à cet architecte urbaniste brestois. Il en a fait un pari un peu fou : dessiner, avec ses futurs habitants, les 40 logements prévus dans le projet. L’immeuble coopératif arbore, depuis 2022, sa façade multicolore, dans le quartier du Moulin-Vert, à la lisière du centre-ville de Quimper.

Le ferment écossais

Ce n’est ni au Québec, ni à Brest que l’aventure de l’Acadie trouve ses racines. En 2000, Tristan La Prairie, alors en école d’architecture à Rennes, profite du programme européen Erasmus pour s’envoler vers Édimbourg. Il découvre la capitale écossaise, les strates disparates de sa fameuse « Old town » (vieille ville), qui surplombent la « New town », la nouvelle ville, « rigide, mal adaptée à la vie des gens, dessinée par un urbaniste comme une tablette de chocolat ». Il en revient agacé par cette propension de certains « à faire tout, tout seul, pour les autres ». Il a 22 ans. La « Old town » écossaise sera son ferment.

« Dessiner l’avenir d’un bourg avec ses habitants »

Tristan La Prairie est, aujourd’hui, à la tête de quinze collaborateurs réunis au sein de l’atelier TLPA. Il met en œuvre son credo : « Un projet collectif doit naître des cerveaux de tout le monde ». Il l’a mis en œuvre dans plusieurs projets de revitalisation de bourgs ruraux. À Saint-Joachim (Loire-Atlantique), dans les marais de Brière, il ouvre une maison pour discuter avec les Briérons et Briéronnes. « C’est la population qui a fait, siècle après siècle, les villages. Ce n’est pas parce qu’un architecte arrive qu’il doit prendre le pouvoir ! Dessiner l’avenir d’un bourg, d’un quartier avec ses habitants, c’est génial. »

Quelques critiques de ses pairs

Familles, personnes âgées, célibataires … Tout le monde a pu dessiner son logement avec nous et tous les engagements du concours ont été tenusMême démarche à Guerlesquin (29), en 2013-2014. Puis à Pleyber-Christ, en 2018, où il installe de nouveau une « maison de projet », dans un vieux commerce, pour en faire le laboratoire du brainstorming des habitants. Il essuie quelques critiques de ses pairs. « On m’a dit que c’étaient des trucs de jeune baba cool, que c’était bien gentil mais que ça ne marcherait jamais. » Tristan La Prairie ne lâche rien, leur oppose que sa méthode est pérenne, soutenable sur la durée « et qu’elle fait du bien aux territoires et à ceux qui y vivent ».

« Pas un projet, mais une méthode… »

Arrive l’année 2017. L’atelier TLPA répond, cette fois, à un concours pour dessiner la résidence l’Acadie, à Quimper. « On se pose la question : vous en connaissez, vous, des immeubles de 40 logements dans lesquels vous avez envie d’habiter ? ». Lui et son équipe se projettent comme habitants, en demandant à 40 proches d’imaginer leur logement. « On ne pensait vraiment pas qu’on pouvait gagner, parce qu’on n’avait pas rendu un projet mais une méthode. »
Le Logis Breton est, à l’époque, à la recherche d’un projet qui le ramène à ses racines de promoteur coopératif. L’équipe dirigeante, composée d’Yves-Marie Rolland, Nathalie Cornec et Fabrice Le Boucq, plébiscite la proposition. Les 40 résidents seront vite trouvés. « Familles, personnes âgées, célibataires… Tout le monde a pu dessiner son logement avec nous et tous les engagements du concours ont été tenus. »

« Voilà ce qu’on a fait avec votre méthode »

Et après ? Cette méthode et tous ces outils imaginés pour phosphorer ensemble allaient-ils prendre la poussière ? Tristan La Prairie a imaginé un récit graphique. Marianne Le Berre, architecte et illustratrice, l’a dessiné (*). Pas à la gloire de l’atelier TLPA, non, « mais pour partager nos outils, pour que d’autres architectes, habitants et promoteurs ne partent pas de zéro ». La méthode est livrée en « creative commons », un statut légal qui permet son partage et sa réutilisation gratuite.

Le livre essaime déjà auprès de collectivités et de groupes d’habitants. La Cité de l’architecture et du patrimoine, à Paris, l’a sélectionné pour illustrer son exposition « Quartiers de demain ». Tristan La Prairie rêve désormais « qu’une agence d’architectes que je ne connais absolument pas me dise :  »Voilà ce qu’on a fait avec votre méthode » ».


En complément : « C’est une chance pour un locataire » : à l’Acadie, à Quimper, Marie et Valérie vivent chacune dans un appartement sur mesure

Choisir la couleur de la façade, la taille des fenêtres… de son futur appartement. L’idée paraît irréaliste, surtout quand on est locataire. C’est pourtant ce qu’ont vécu les habitants de l’Acadie, un immeuble réalisé en co-conception, inauguré lundi 14 octobre. Un article signé Johanne Bouchet dans Le Télégramme Quimper du 

Marie et Valérie ont emménagé, il y a dix mois, chacune dans un T2 de la résidence Acadie, le fruit d’une démarche inédite de co-conception.
Marie et Valérie ont emménagé, il y a dix mois, chacune dans un T2 de la résidence Acadie, le fruit d’une démarche inédite de co-conception. (Le Télégramme/Johanne Bouchet)

« Quand le Logis breton me l’a proposé, je n’ai pas hésité plus de 30 secondes ! », se remémore Marie, aujourd’hui locataire d’un T2 au sein de l’Acadie, situé au Moulin-Vert, 4 allée Samuel-de Champlain, à Quimper. Inauguré lundi 14 octobre, l’Acadie est un collectif pas comme les autres, né de l’imagination de l’architecte Tristan La Prairie. « C’était la première fois que je travaillais sur un immeuble d’une quarantaine de logements. Je voulais qu’on ait envie d’y habiter, pas de quelque chose d’uniforme. Je voulais que les futurs habitants puissent dessiner eux-mêmes leur logement ». Une utopie, sur le papier, à laquelle Yves-Marie Rolland a immédiatement souscrit. Le directeur général du Logis breton, porteur du projet, avait déjà connu deux expériences d’habitat participatif, mais là, il s’agissait d’une démarche inédite. « Au Logis breton, on a toujours aimé les moutons à cinq pattes ».

La résidence a été inaugurée lundi 14 octobre par la maire Isabelle Assih, l’architecte Tristan La Prairie, les président et directeur général du Logis breton, Gilbert Hascoët et Yves-Marie Rolland, en compagnie des habitants de l’Acadie.
La résidence a été inaugurée lundi 14 octobre par la maire Isabelle Assih, l’architecte Tristan La Prairie, les président et directeur général du Logis breton, Gilbert Hascoët et Yves-Marie Rolland, en compagnie des habitants de l’Acadie. (Le Télégramme/Johanne Bouchet)

Le choix dans la couleur de la façade, le type de bardage…

Le projet a été lancé officiellement en 2018. « Il a fallu tout créer, comme les questionnaires pour les habitants. Nous avons dû attribuer des logements avant même qu’ils ne soient construits. Du jamais vu ! », énumère Tristan La Prairie. Les futurs locataires et propriétaires (l’Acadie compte 20 logements en accession et 19 en location) ont pris part à de nombreux ateliers lors desquels ils ont pu décider de la couleur de leur façade, du type de bardage, s’ils voulaient un balcon ou non, la taille des fenêtres, l’utilisation du palier. L’architecte a poussé l’expérience jusqu’à rendre l’immeuble évolutif. Il est possible d’adjoindre une extension à son logement. « C’est la première fois qu’un logement s’adapte à mes demandes », explique Marie, qui a posé ses valises à l’Acadie en décembre 2023.

« La façade de l’Acadie exprime la diversité de ses habitants », pointe Tristan La Prairie, l’architecte du collectif.
« La façade de l’Acadie exprime la diversité de ses habitants », pointe Tristan La Prairie, l’architecte du collectif. (Le Télégramme/Johanne Bouchet)

Des petites fenêtres pour Marie, une grande baie vitrée pour Valérie

« J’ai eu la possibilité de quasiment tout choisir. C’est une chance pour un locataire », confie cette femme porteuse d’un handicap visuel. Marie avait une idée bien précise de ce qu’elle voulait : une grande chambre, les toilettes dans la salle de bains, des fenêtres pas trop grandes car elle supporte mal la lumière. Tout l’inverse de Valérie, l’amie et ancienne colocataire de Marie. « Moi, j’avais vraiment besoin de lumière. J’ai demandé une grande baie vitrée et un balcon », sourit celle qui a elle aussi emménagé dans un T2, en décembre 2023, juste en dessous de celui de Marie. « Ça a été long. On a attendu cinq ans et demi. On était sur le coup depuis 2019 ! », s’exclaffent les deux femmes à la joie contagieuse.


À Quimper, le logement social est dessiné par ses futurs habitants

Programme qui bouscule les codes du logement collectif, L’Acadie, développé à Quimper par l’architecte Tristan La Prairie pour Le Logis Breton, se revendiquait comme une « utopie réaliste ». Trois ans plus tard, celle-ci s’apprête à devenir réalité avec la pose de la première pierre. Un article signé  Catherine Merrer dans Le Télégramme Quimper du 15 février 2021 …

« L’Acadie est la première concrétisation du process coopératif et personnalisé du Logis Breton, en réponse aux diverses sollicitations d’habitat participatif », selon Yves-Marie Rolland, son directeur général.
« L’Acadie est la première concrétisation du process coopératif et personnalisé du Logis Breton, en réponse aux diverses sollicitations d’habitat participatif », selon Yves-Marie Rolland, son directeur général. L’atelier Tristan La Prairie Architecte (TLPA)
« L’Acadie est la première concrétisation du process coopératif et personnalisé du Logis Breton, en réponse aux diverses sollicitations d’habitat participatif », selon Yves-Marie Rolland, son directeur général.
« L’Acadie est la première concrétisation du process coopératif et personnalisé du Logis Breton, en réponse aux diverses sollicitations d’habitat participatif », selon Yves-Marie Rolland, son directeur général. L’atelier Tristan La Prairie Architecte (TLPA)
La maire de Quimper, Isabelle Assih, s’est montrée très enthousiaste sur le projet Acadie, présenté par l’architecte Tristan La Prairie.
La maire de Quimper, Isabelle Assih, s’est montrée très enthousiaste sur le projet Acadie, présenté par l’architecte Tristan La Prairie.
Le Télégramme/Catherine Merrer
Détails du projet Acadie du Logis Breton, présentés vendredi à Quimper.
Détails du projet Acadie du Logis Breton, présentés vendredi à Quimper.
Le Télégramme/Catherine Merrer
Alors que les travaux viennent tout juste de démarrer, allée Samuel de Champlain, à Quimper, une simple cabane de chantier, « la maison du projet », où se sont retrouvés les futurs résidants pour « dessiner leur logement ».
Alors que les travaux viennent tout juste de démarrer, allée Samuel de Champlain, à Quimper, une simple cabane de chantier, « la maison du projet », où se sont retrouvés les futurs résidants pour « dessiner leur logement ».Le Télégramme/Catherine Merrer
Lever de rideau sur le projet, vendredi, lors d’une pose de première pierre symbolique. De gauche à droite, Isabelle Assih, Pierre Langlais, président du Logis Breton, Tristan La Prairie, architecte, Yves-Marie-Rolland, directeur général.
Lever de rideau sur le projet, vendredi, lors d’une pose de première pierre symbolique. De gauche à droite, Isabelle Assih, Pierre Langlais, président du Logis Breton, Tristan La Prairie, architecte, Yves-Marie-Rolland, directeur général. Le Télégramme/Catherine Merrer
Selon Tristan La Prairie (TLPA), « ce n’est plus l’architecte et son œuvre mais c’est la méthode ».
Selon Tristan La Prairie (TLPA), « ce n’est plus l’architecte et son œuvre mais c’est la méthode ». Le Télégramme/Catherine Merrer
La maire de Quimper, Isabelle Assih, s’est montrée très enthousiaste sur le projet Acadie, présenté par l’architecte Tristan La Prairie.
La maire de Quimper, Isabelle Assih, s’est montrée très enthousiaste sur le projet Acadie, présenté par l’architecte Tristan La Prairie. Le Télégramme/Catherine Merrer
Le site sur lequel sera construit L’Acadie, à la lisière du Moulin-Vert et de Kerfeunteun, à Quimper.
Le site sur lequel sera construit L’Acadie, à la lisière du Moulin-Vert et de Kerfeunteun, à Quimper.Le Télégramme/Catherine Merrer
Le terrain se situe à proximité de la future voie verte (ancienne voie de chemin de fer, à droite).
Le terrain se situe à proximité de la future voie verte (ancienne voie de chemin de fer, à droite).Le Télégramme/Catherine Merrer

L’Acadie sera construit à la place d’un ancien immeuble, dans un quartier résidentiel, à quelques encablures du centre-ville de Quimper, à proximité de la future voie verte. La livraison des 39 logements, en location ou accession, est prévue en septembre 2022.

« Dessinez-nous, à Quimper, un immeuble mixte et original ». Telle était la demande adressée aux architectes candidats au concours déposé par Le Logis Breton, fin 2017. L’atelier Tristan La Prairie Architecte (TLPA) avait alors précisé son intention : « Ensemble, dessinons un logement coopératif qui restera évolutif ». La proposition de TLPA, axée sur la participation active des futurs habitants, a rapidement séduit la coopérative de logements sociaux.

L’habitat collectif de demain.

« Moi, je suis ravie, épatée, que ce projet naisse à Quimper et non dans une grande métropole, habituée aux innovations. C’est le logement de demain », s’est enthousiasmée la maire de Quimper, Isabelle Assih, vendredi, lors de la pose de la première pierre. Un projet participatif aussi abouti serait une première en France, selon le magazine spécialisé « Le Moniteur ».

Dites-nous comment vous voulez vivre et nous dessinerons ensemble un projet qui vous convient, évolutif, et qui pourra s’adapter à l’évolution de votre vie. (TLPA)

Trois ans après les prémices du projet, Yves-Marie Rolland, directeur général du Logis Breton, et Pierre Langlais, président, sont tout aussi enthousiastes. « Il faut commencer par faire confiance. On pensait que c’était impossible mais on l’a fait quand même… », ont-ils déclaré. « Ce n’est pas qu’un immeuble, c’est une aventure qui m’intéresse et, en plus, du logement social », a ajouté Isabelle Assih, se promettant d’inviter la maire de Rennes, Nathalie Appéré.

Après un an de crise sanitaire et déjà plusieurs décennies de crise environnementale, L’Acadie est un antidote à la distanciation sociale, un symbole de ce futur commun qu’il nous faut construire. (Tristan La Prairie, architecte)

« On nous donne un cube de béton et on en fait ce qu’on veut »

« Il y a une grande souplesse. On nous donne un cube de béton et on en fait ce qu’on veut. Je n’ai jamais vu ça », avait commenté un des acquéreurs, lors d’un atelier participatif. « Cela reste des logements rectangulaires, précise l’architecte. Dans la majorité des cas, la pièce de vie est au sud, les chambres à l’arrière. Quelques-uns se ressemblent mais il y a plein de subtilités ». Chaque « plateau » a été abordé comme un terrain à bâtir, les futurs propriétaires et locataires ont eu le choix de moduler leur espace. Une assistante maternelle qui n’avait pas les moyens de s’acheter un T4, par exemple, a pu profiter d’une extension de 6 m² pour accueillir les petits ailleurs que dans sa chambre. Pour deux dames souffrant d’un handicap visuel, avec peu de moyens, Tristan La Prairie et son équipe ont imaginé « un passage progressif à la lumière », à travers les différentes pièces.