Dans les collectivités, le secteur artistique se retrouve pris en étau entre baisse des moyens et instrumentalisation politique. Les principaux syndicats du spectacle vivant invitent les candidats aux élections municipales à s’engager sur différents chapitres : liberté de création, égalité d’accès, moyens alloués. Un article paru dans le média indépendant « Alternatives Economiques » …

Entre coupes budgétaires et attaques idéologiques, la culture fait grise mine à l’approche des municipales …
« La culture est totalement absente de la précampagne, alors même qu’elle est l’une des principales dépenses des villes. On paie le prix de la crise du Covid durant laquelle elle fut considérée comme une activité “non essentielle” », alerte Vincent Rocche Lecca, directeur de la Scène nationale de Bourg-en-Bresse et coprésident de Scène ensemble.
Les collectivités territoriales sont les premiers financeurs de la culture, l’Etat ne représentant qu’un quart du soutien public dédié au secteur. Et au sein des collectivités, 80 % des dépenses culturelles proviennent du bloc communal (communes, intercommunalités, métropoles…). C’est en effet une compétence partagée des collectivités, ce qui signifie qu’elle est donc facultative mais permet les financements croisés.
Face à la baisse des dotations de l’Etat, les collectivités réduisent aujourd’hui la voilure. La moitié d’entre elles ont diminué leur budget culturel entre 2024 et 2025, selon Victorien Bornéat, auteur de L’exclusion culturelle. Avec des écarts importants : selon le « Baromètre 2025 » de l’Observatoire des politiques culturelles, c’est le cas de 63 % des départements, 58 % des régions, 36 % des communes et 25 % des métropoles. Les départements donnent la priorité aux dépenses sociales, les régions sont absorbées par les enjeux de mobilité.
« Le bloc communal résiste mieux que les autres échelons de collectivités, constate Vincent Guillon, codirecteur de l’Observatoire des politiques culturelles. Cela s’explique notamment par la proximité de terrain entre les élus et les acteurs culturels, mais aussi par l’approche des municipales : on cherche à préserver ce service à la population l’année précédant les élections. L’épreuve de vérité se fera en 2026 et surtout en 2027. »
Les grandes villes, comme Strasbourg ou Lille qui consacrent environ 15 % de leur budget à la culture, ont les reins plus solides que les communes de plus petite taille, qui dépendent davantage des financements des autres collectivités.
Le poids de l’entretien des équipements
Dans tous les cas, l’immense partie des dépenses culturelles des communes est absorbée par les équipements : conservatoire, musée, théâtre…
« Il y a très peu de marge de manœuvre pour financer une politique novatrice, observe Vincent Guillon. La seule solution est de libérer de l’espace budgétaire. »
La gageure est que, contrairement à l’Etat, les collectivités doivent être à l’équilibre. Certaines municipalités écologistes avaient provoqué une bronca en réduisant leurs subventions aux grandes institutions pour financer davantage la vie associative.
La ville de Lyon avait ainsi diminué son soutien à l’Opéra et celle de Grenoble à l’orchestre des Musiciens du Louvre. « Déshabiller l’un pour habiller l’autre n’est pas une solution », nous dit un acteur artistique lyonnais. Joris Mathieu, coprésident du Syndeac, insiste :
« Il ne faut pas juste se concentrer sur les équipements. Le soutien des artistes sur un territoire est la clé d’une politique réussie. »
A la manœuvre, les directeurs des affaires culturelles (DAC) se retrouvent dans une position délicate. Christophe Bennet, président de la Fédération nationale des directeurs et directrices des affaires culturelles des collectivités locales (Fnadac), porte un regard amer sur l’évolution du métier :
« Les DAC étaient auparavant recrutés pour leur expertise, chaque ville voulant avoir une offre capable de rivaliser avec sa voisine. Mais désormais, les communes cherchent à trouver la personne qui saura rationaliser les moyens. »
L’heure est aux économies tous azimuts. « Pour les conservatoires, les villes préfèrent de plus en plus embaucher du personnel moins qualifié, quitte à ce que l’Etat leur retire leur statut », observe Christophe Bennet, avant de tirer la sonnette d’alarme :
« Lorsqu’une ville envisage de fermer un équipement culturel, elle doit avoir en tête que les agents sont statutaires, il y a une responsabilité juridique. Ces lieux jouent aussi un rôle social essentiel, comme les bibliothèques pour l’accueil des personnes âgées, des enfants et des personnes mal logées ou sans domicile. »
A cela s’ajoute l’impact sur le tissu économique. Avec la loi Darcos de 2021, les communes ont la possibilité de subventionner les librairies indépendantes.
« Si elles veulent éviter la désertification de leurs centres-villes, les communes doivent aussi refuser l’installation des grandes surfaces culturelles en périphérie ou des casiers Amazon. Elles ne peuvent ignorer ce que cela représente pour les librairies indépendantes », prévient Frédérique Pingault, gérante de la librairie du Tramway à Lyon et administratrice du Syndicat de la librairie française.
Servir les valeurs conservatrices
Outre le péril budgétaire, l’autre risque est idéologique.
« Les seuls responsables politiques qui s’expriment sur le sujet sont ceux qui veulent couper les subventions, avec des arguments trumpistes. Les autres n’osent pas prendre la parole de peur de faire face à ce type d’attaques. Il faut que les discours se renouvellent », nous dit Joris Mathieu.
A droite, le secteur culturel affronte deux lignes, qui parfois se rejoignent. D’une part, les tenants d’une approche ultralibérale, dans la lignée de la présidente (Horizons) de la région Pays-de-la-Loire, Christelle Morençais, estiment que la culture n’a pas à être financée par l’argent public. De l’autre, des élus de droite ou d’extrême droite l’instrumentalisent pour servir des valeurs conservatrices.
« Il n’y a plus de consensus sur la culture, dénonce Christophe Bennet. Les valeurs d’inclusion, d’égalité que nous avons toujours défendues sont aujourd’hui mises à mal. »
Sur le terrain, des acteurs culturels craignent une ingérence de plus en plus grande de la part des élus. Vincent Roche Lecca le confirme :
« Sous le sceau de l’anonymat, des directeurs de théâtre dénoncent des coups de pression d’élus. La présentation de leur programmation devient une présentation pour validation. »
Les spectacles sur les questions de genre, sur l’écologie ou sur le capitalisme sont dans le viseur. Le traitement des violences policières aussi : la maire de Mulhouse, Michèle Lutz (divers droite), a qualifié de « scène choquante » une performance d’étudiants de la Haute Ecole des arts du Rhin, qui frappaient une piñata en forme de voiture de police. Elle a convoqué le directeur de l’école et fait un signalement au procureur.
La loi de 2016 sur la liberté de création inclut la liberté de programmation et punit le délit d’entrave d’un an d’emprisonnement et 15 000 euros d’amende. Pour analyser ce phénomène, l’Observatoire des politiques culturelles prépare une enquête en lien avec l’Observatoire des libertés associatives et l’Observatoire de la liberté de création.
Le paradoxe est que pendant que les acteurs associatifs et du service public de la culture affrontent ces difficultés majeures, le secteur privé marchand du spectacle vivant se porte globalement bien. Son chiffre d’affaires progresse de 6 % entre les troisièmes trimestres 2024 et 2025, d’après le ministère de la Culture. Ce secteur ne dépend pas des financements des collectivités, mais bénéficie en revanche de crédits d’impôt.
Peut-on y voir le signe d’un repositionnement de l’offre culturelle vers des logiques plus marchandes ? Les frontières sont en tout cas poreuses : à Lyon, le candidat aux municipales Jean-Michel Aulas possède lui-même un lieu de spectacle privé (LDLC Arena).

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