En France, plus de 4 électeurs sur 10 ne se sont pas rendus aux urnes lors du 1er tour des élections municipales. Si l’on met de côté l’édition 2020 en pleine Covid-19, on n’avait jamais enregistré un tel niveau d’abstention. Pour l’essayiste Benjamin Morel, « l’abstention aux municipales est liée à la façon dont les gens s’informent ». Lire aussi l’enquête IPSOS qui détaille le profil de ces abstentionnistes…
ENTRETIEN. « L’abstention aux municipales est liée à la façon dont les gens s’informent », alerte Benjamin Morel
Que nous disent les résultats des élections municipales 2026 sur l’état de la France ? L’essayiste Benjamin Morel fait un lien entre l’abstention et la façon dont les citoyens s’informent. La presse quotidienne régionale nourrit la démocratie locale. Pas les réseaux sociaux. Un article signé dans Ouest-France du
Benjamin Morel est constitutionnaliste, docteur en sciences politiques à l’ENS Paris-Saclay et maître de conférences en droit public à l’université Paris-Panthéon-Assas. Ses deux derniers essais, publiés en mars : Nos communes, un avenir civique à réinventer (144 pages, 15 €, éditions Terre À Terres, pour l’Institut Terram) et Crise politique, crise de régime (176 pages, 18,90 €, Odile Jacob).
Les résultats des municipales auront-ils un effet sur la présidentielle ?
C’est décorrélé. Si gagner les municipales permettait de gagner la présidentielle suivante, Lionel Jospin aurait été élu président de la République en 2002 et Yannick Jadot en 2022. Plus que les résultats, c’est le récit politique que chaque parti construit autour de cette élection qui peut jouer. Autant celui d’Édouard Philippe, par exemple, vainqueur du Havre, est porteur, autant celui de la gauche est désastreux…
Quels grands enseignements tirez-vous des deux tours de scrutin ?
Trois choses m’ont marqué : le niveau d’abstention, la difficulté à composer des listes et le faible traitement de la campagne par les médias nationaux. Ils n’ont commencé à parler des municipales qu’entre les deux tours, alors que plus de 95 % des maires étaient déjà élus.
Pour beaucoup de jeunes, Téhéran est plus proche que Clermont-Ferrand.— Benjamin Morel.
La guerre au Moyen-Orient a « écrasé » l’actualité locale ?
En partie, oui, mais c’est la deuxième fois de suite que la campagne des municipales est escamotée. Par le Covid en 2020, par l’Iran en 2026. Nombre de citoyens ont plus entendu parler du Moyen-Orient que de leur commune, et donc de leur quotidien, au cours de cette séquence. Pour beaucoup de jeunes, Téhéran est plus proche que Clermont-Ferrand.
Cela a eu un impact sur le vote des jeunes ?
Pas seulement les jeunes. Je parle d’eux parce qu’ils se sont massivement abstenus, mais la démobilisation générale me semble moins liée à une histoire d’âge qu’à la manière dont les citoyens s’informent. Ceux qui lisent la presse quotidienne régionale, écoutent les radios locales ou regardent France 3 Régions perçoivent les enjeux locaux. Ils connaissent le maire sortant, ce qu’il propose, ce qui le différencie de ses adversaires. Ils votent sur ces bases. Pas ceux qui sont enfermés dans les boucles des réseaux sociaux, ou qui ne regardent que les chaînes d’information en continu. Le local est quasiment inexistant pour eux.
Le lien avec la commune s’émousse, alors que notre démocratie s’est construite par le territoire.— Benjamin Morel.
Avec quelles conséquences ?
Soit ils ne votent pas, par désintérêt, soit ils votent pour des enjeux nationaux, ou des partis qui ne parlent que d’enjeux nationaux, comme La France Insoumise ou le Rassemblement National. Le critère principal pour expliquer l’abstention, c’est que l’on vote d’autant plus que l’on pense qu’il y a un enjeu fort autour du scrutin. Si vous ne percevez pas les enjeux locaux, parce que les médias que vous fréquentez n’en parlent pas, et qu’une seule liste se présente dans votre village, pourquoi se déplacer ? Or, 68 % des communes n’avaient qu’une seule liste.
Comme en 2020, ni plus ni moins…
Certes, mais avec le panachage en moins et la parité obligatoire en plus dans les communes de moins de 1 000 habitants. Le « tir aux pigeons », qui consiste à rayer le nom de gens qu’on n’aime pas, incitait certains à voter même quand il n’y avait qu’une seule liste. Cette motivation-là a disparu. Et l’instauration de la parité a rendu la composition des listes bien plus difficile dans les petites communes. La plupart des maires ont eu dû mal à constituer leur équipe. Le lien avec la commune s’émousse, alors que notre démocratie s’est construite par le territoire. La commune est de moins en moins vécue comme « la petite République dans la grande », pour reprendre la formule de Jules Barni. Le sentiment que le vote ne sert pas à grand-chose progresse dans les petites communes.
Les nouvelles conseillères verront qu’elles ne sont pas moins compétentes que les hommes. — Benjamin Morel.
Comment toucher les jeunes ?
C’est une question qui taraude les maires. Ceux que je rencontre me disent invariablement qu’ils ont créé un compte sur X. C’est bien, mais qui sont leurs abonnés ? Les employés de la mairie ? Les convaincus, déjà parfaitement intégrés dans la vie municipale ? Pas les jeunes, qui fréquentent des réseaux sociaux peu compatibles avec la diffusion d’informations municipales, comme TikTok ou Instagram. C’est une vraie question et un vrai problème.
La parité obligatoire fait qu’il y a désormais autant d’élus que d’élues, mais 22 % seulement des maires sont des femmes. Pourquoi ?
Parce que les femmes souffrent bien plus du syndrome de l’imposteur que les hommes. Elles ne se sentent pas qualifiées, ou légitimes, pour devenir maire. C’est faux, parfaitement injuste, mais encore très répandu. La généralisation de la parité, en amenant plus de femmes à s’engager, peut faire évoluer cela. En exerçant leur mandat, les nouvelles conseillères verront qu’elles ne sont pas moins compétentes que les hommes. C’est un cercle vertueux à long terme.
Que pensez-vous des scènes de maires hués, humiliés, parfois insultés au moment de l’annonce des résultats ?
La violence en politique n’est ni nouvelle ni franco-française. Elle est cyclique. Elle revient dans les situations de blocage politique, parce qu’une partie de la population se dit que les canaux normaux d’expression démocratiques sont dysfonctionnels, et qu’il faut donc en passer par d’autres voies. J’ajoute que notre rapport à la violence a radicalement changé. De nombreux militants politiques ont été tués dans des bagarres de rue ou des manifestations au cours des années 1960. L’information, succinctement traitée par la radio ou la presse écrite, n’avait pas du tout la même exposition qu’aujourd’hui. La mort de Quentin Deranque, à Lyon, a fait la une de l’actualité pendant près de deux semaines.
Les conseillers municipaux sont les grands invisibles de la vie municipale, oubliés des lois, des enquêtes, et même des associations d’élus. — Benjamin Morel.
Qu’est-ce qui pourrait redonner du souffle à la démocratie municipale ?
Les deux choses qui dissuadent les citoyens de s’engager en politique, c’est le manque de temps et le sentiment d’inutilité. « Je n’ai pas le temps » et « À quoi bon ? » sont les réponses les plus citées sur le sujet. Il faut agir sur ces deux terrains.
Comment ?
En valorisant le mandat municipal, au moins symboliquement, voire par une petite compensation financière. En formant, en accompagnant les conseillers municipaux. En trouvant le moyen de faire reconnaître leur expérience d’élu en dehors de la sphère politique. Qu’il en soit tenu compte dans leur vie professionnelle ou étudiante par exemple.
La nouvelle loi sur le statut de l’élu local ne le fait pas déjà ?
Elle est faite pour les maires et leurs adjoints, pas pour les conseillers municipaux, qui sont les grands invisibles de la vie municipale, oubliés des lois, des enquêtes, et même des associations d’élus. Ils n’ont pas de structure représentative, pas de canal pour parler aux parlementaires ou défendre leurs intérêts auprès de l’État, alors qu’ils sont les premiers à inciter les citoyens à s’engager. C’est parce qu’on les voit à l’œuvre, au niveau local, au quotidien, qu’on peut avoir envie de s’impliquer. Ils sont comme moi, ils y arrivent, alors je peux le faire aussi.
Je souhaite bien du courage au candidat à la présidentielle qui promettra de rétablir la taxe d’habitation…— Benjamin Morel.
Le « grand acte de décentralisation » promis par Sébastien Lecornu peut changer la donne ?
Non. Le sentiment d’inutilité, le « À quoi bon ? » qui revient si souvent, ne se réglera pas par une énième loi de décentralisation. Il tient d’abord à l’attitude du maire vis-à-vis de son propre conseil municipal, et à la place des petites communes dans les grandes intercommunalités. Quand le maire se contente de demander à son conseil de voter ce qu’il a décidé seul, et qu’il est lui-même privé de tout pouvoir au sein d’un ensemble de plus de 50 collectivités, l’élu local peut facilement se sentir inutile. D’autant plus que son entourage, sa famille, ses amis, ses collègues, peut lui en faire le reproche. La pression est forte.
Quelle est la solution ?
Il faut redonner des moyens financiers aux communes. Recréer un impôt suffisamment substantiel pour que les élus locaux puissent faire de vrais choix. C’est le premier levier à actionner, sachant qu’il est particulièrement impopulaire. Je souhaite bien du courage au candidat à la présidentielle qui promettra de rétablir la taxe d’habitation…
Et revoir la Constitution ? On peut ramener les citoyens à la politique en leur permettant de participer plus directement aux décisions ?
Nous rêvons tous, nous, les constitutionnalistes, d’avoir à écrire une nouvelle constitution pour la France, mais c’est tout sauf une solution ! Ce n’est pas l’avènement de la Ve République qui a sorti le pays de la crise politique en 1958, ce sont les législatives qui allaient avec. Elles ont donné une majorité au général De Gaulle, qui a pu gouverner. Nos difficultés actuelles tiennent d’abord à la dégradation du débat public, dont nous avons perdu le contrôle. La tripolarisation de la vie politique rend aujourd’hui très improbable la possibilité d’avoir une majorité à l’Assemblée après la présidentielle de 2027, avec le risque d’un pays ingouvernable. Une nouvelle constitution n’y changerait rien. »
Cet entretien de Benjamin Morel est extrait d’un article signé dans Ouest-France du
Municipales 2026 : profil des abstentionnistes
En premier lieu, ce sont les jeunes qui n’ont pas voté ce dimanche. De toutes les variables sociodémographiques testées, la catégorie d’âge aura été la plus discriminante. L’abstention a été majoritaire chez les moins de 25 ans (56%) et a culminé à 60% dans la tranche supérieure, 25-34 ans. Elle a encore concerné près de la moitié des électeurs entre 35 et 59 ans (47%), mais tombe à 30% au-delà de 60 ans (et même à 20% chez les plus de 75 ans).
On constate également de gros écarts de participation en fonction du revenu. Si l’on se réfère au revenu mensuel net du foyer, le taux d’abstention a dépassé les 60% dans la tranche la plus basse (moins de 1250€), a concerné encore la moitié des électeurs de la catégorie 1250€-2000€ (51%), et s’établit à 40% au-delà, ce qui reste très important. Par rapport au milieu social auto-déclaré, l’abstention a été majoritaire au sein des catégories populaires (51%) et défavorisées (52%), pour environ 40% dans les classes moyennes (42%) et supérieures (38%).
Les écarts sont significatifs mais tout de même moins nets sur les autres critères. On a dépassé les 50% sur l’ensemble des salariés (51%) et chez les chômeurs (55%). C’est aussi le cas sur l’ensemble des actifs, avec des niveaux assez similaires entre les cadres (48%), les professions intermédiaires (49%), les employés (50%) ou les ouvriers (55%). En comparaison, les trois quarts des retraités sont allés voter (73%). Peu de différence non plus par rapport au niveau d’études, c’est assez rare pour être souligné : on mesure 45% d’abstention chez les non-bacheliers, 46% chez ceux qui se sont arrêtés au baccalauréat, 43% chez les bac+2 et les plus hauts diplômes.
Politiquement, et cela renvoie à la structure des électorats, le différentiel de participation a plutôt favorisé la droite et le centre. Les deux tiers des sympathisants LR et 70% des proches du bloc central (Renaissance, Horizons, MoDem) se sont rendus aux urnes, pour 58% des proches du RN et 57% des sympathisants de gauche. Chez ces derniers, ce sont les sympathisants écologistes qui se sont le plus abstenus (48%).
Les électeurs ont donc été nombreux à bouder les urnes, et on ressent leur lassitude dans les raisons évoquées. « Parce que ces élections ne changeront rien à ma vie quotidienne » pour 31% des abstentionnistes, dont principalement les plus jeunes (35%) et les plus âgés (39%), ou « parce que les maires et les conseillers municipaux n’ont pas beaucoup de capacité d’action pour améliorer la situation dans la commune » (15%). « Parce que dans ma commune les résultats sont connus d’avance », pour 31% des abstentionnistes et jusqu’à 50% dans les communes de moins de 1000 habitants. « Parce qu’aucune liste ou candidat ne me plaît » (29%). Un abstentionniste sur six témoigne encore plus directement « de son désintérêt par rapport à la politique de manière générale » (17%), « de son mécontentement à l’égard des hommes politiques » (16%), ou de son « mécontentement à l’égard du gouvernement et d’Emmanuel Macron » (15%). Le « manque d’information » est aussi évoqué par 15% des abstentionnistes. Enfin 6% ne votent « jamais ou presque ».

