Maire à 2 ou à 3 : l’idée fait son chemin …

D’après photo AFP

Pour pouvoir assumer un mandat jugé chronophage et difficile, des listes aux municipales mettent désormais en avant des duos de candidats. 2 maires pour une seule commune ? C’est l’expérience déjà menée à Teillé, en Loire-Atlantique, depuis 2020. L’idée essaime puisque certaines listes, comme à Locmiquélic (Morbihan), proposent même aux électeurs de voter pour un trio de maires … Un dossier du quotidien Ouest France.

Maires à plusieurs : la nouvelle solution pour relancer l’engagement local ?

Un article de Amélie Joret et Benjamin Cruard dans l’Ouest France du 

Un reportage vidéo de 7′ à visionner sur le site Ouest France par ici …

Une vaste table au milieu d’une pièce étriquée. Le bureau d’Arnaud Pageaud et Jérôme Squelard à la mairie de Teillé n’était initialement pas taillé pour un duo. Sur la porte, l’intitulé « bureau du maire » est resté au singulier. Pourtant, depuis six ans, ils sont bien deux à se partager les responsabilités de la fonction dans cette petite commune de Loire-Atlantique.

Un seul maire reconnu par l’État

« Il n’y avait aucun candidat en 2019. Alors avec Jérôme, on a monté une équipe », se souvient Arnaud Pageaud, maire de la commune aux yeux de la préfecture. C’est lui qui appose sa signature sur les arrêtés municipaux placardés sur la devanture de la mairie. Impossible en effet aux yeux de la loi d’avoir deux maires. « Arnaud travaillant dans le privé, il pouvait obtenir plus d’heures de disponibilité en étant maire qu’adjoint. « Donc le choix s’est fait comme cela », explique Jérôme Squelard, officiellement adjoint. « De toute façon, on ne fait pas ça pour l’égo. L’important, c’est de servir le bien commun », poursuit-il.

« Toujours un de nous à la mairie »

Les deux hommes ont un agenda partagé avec un objectif fixé dès le départ : « Il faut qu’il y en ait toujours un de nous deux à la mairie », explique Arnaud Pageaud. Six ans après leur élection, les deux élus ont de nombreux exemples en tête pour illustrer les avantages d’une cogestion municipale. « Quand un arbre tombe en pleine tempête, on y va tous les deux avec un adjoint, sous la pluie. C’est quand même plus facile », se souvient Jérôme Squelard. « Quand nous avons dû annoncer le décès d’un jeune homme de la commune à sa famille, le fait d’être à deux nous a aussi beaucoup aidé », ajoute Arnaud Pageaud.

Une centaine d’appels d’autres communes

Durant leur mandat, les deux hommes ne se sont « jamais fâchés » selon Arnaud Pageaud. « Quand il y a un désaccord, c’est rare, on coupe souvent la poire en deux », poursuit Jérôme Squelard. Leur candidature à un second mandat en mars prochain semble attester d’une complicité intacte. Un duo qui a d’abord intéressé les médias, puis d’autres candidats partout en France. « On a reçu une centaine d’appels, de communes de toute la France. La dernière en date, dans l’Yonne », raconte Arnaud Pageaud.

Et maintenant les trinômes ?

Parmi les nombreux coups de fils, il y a eu celui d’une liste citoyenne de Locmiquélic, dans le Morbihan. Face à la liste du maire sortant et celle de Marc Geourjon, « Locmiquélic Citoyenne ! » va mettre en avant un trio de candidats : « On a connu la démission d’un maire, on a conscience du poids d’un tel mandat durant six ans », explique Julie Schaffer, professeure des écoles, membre de la liste. « Être à trois, cela permettra d’éviter la sensation d’isolement », ajoute Claire Simon Le Mézo, administratrice de terres, sa colistière.

L’idée est aussi d’être plus présent sur le terrain : « Par exemple, l’un siégera à l’agglomération, l’autre à la mairie, un autre ira en représentation », illustre Julie Schaffer . Avec en toile de fond, la volonté de faire bouger les lignes sur le rigide statut de maire et de sécuriser l’avènement de nouveaux modèles de gouvernance locale.


Municipales. «On veut casser cette image du maire qui peut tout régler seul» : ces élus veulent exercer le mandat en duo

Certes la loi ne prévoit qu’un seul maire. Mais face à la charge que représente le mandat municipal, certains élus s’organisent pour se partager la fonction. Des exemples qui séduisent et favorisent des vocations. Extrait d’un dossier signé Maxime Arnoult, Claire Dubois, Amélie Joret, Christel Marteel et Nathalie Travadon dans l’Ouest France du

Jérôme Squelard et Arnaud Pageaud, les maires de la commune de Teillé en Loire-Atlantique
Jérôme Squelard et Arnaud Pageaud, les maires de la commune de Teillé en Loire-Atlantique | FRANCK DUBRAY / OUEST FRANCE

Désormais, dans certaines communes, le mot  maires se conjugue au pluriel. Partager l’exercice d’un mandat, ses charges, ses responsabilités, mais aussi sa reconnaissance et sa notoriété, c’est le choix que font des élus de petites communes. Un accord de fait, en dehors de tout cadre juridique : la loi ne prévoit qu’un maire.

Travailler en binôme, l’idée est venue en 2019 à Arnaud Pageaud et Jérôme Squelard. Ils étaient élus au conseil municipal de Teillé, 1 800 habitants en Loire-Atlantique. Le maire, sans successeur, ne se représentait pas. Ils proposent de diriger la commune en duo.

Aux yeux de la loi, le maire, c’est Arnaud Pageaud, Jérôme Squelard est son adjoint. Mais depuis leur élection en 2020, ils partagent tout : les inaugurations, les délibérations à lire en conseil municipal, les décisions à prendre… Quand c’est complexe, on s’y met à deux. Et tout ce qui est dit à l’un est retranscrit à l’autre, même des petites infos car ça peut prendre de l’ampleur plus tard »,détaille Jérôme Squelard. Ils affichent un pragmatisme serein : leur objectif, c’est que les dossiers avancent. Pas d’avoir un grand bureau pour eux tout seul… On a des personnalités fortes mais on la met au service des projets, résume Arnaud Pageaud. On a une vie de famille, une expérience professionnelle, la fonction d’élu ne nous définit pas complètement et on a conscience qu’on est de passage. L’ego n’est pas leur moteur.

Rares désaccords

Le 15 mars, lors des municipales, ils proposeront la même organisation aux électeurs. Qui semblent bien l’accepter. Les gens sont contents : ça a fait parler de Teillé, et pour la vie locale, ça ne change pas grand-chose. Ils se répartissent bien le travail, ils sont présents aux fêtes locales, constate Bertrand Chauveau qui préside la plus ancienne association teilléenne.

Quelle alchimie permet à ce duo de fonctionner ? C’est très rare qu’on soit en désaccord. Si c’est le cas, on en parle à l’équipe, à un adjoint. Ou on essaie de couper la poire en deux, raconte Jérôme Squelard. Le binôme liste, dans les ingrédients de la recette gagnante, une super équipe municipale, leurs caractères complémentaires, mais aussi un bon téléphone car ils communiquent sans cesse.

En juin 2025, ils avaient raconté à Ouest-France cette organisation hors du commun, histoire reprise ensuite par de nombreux médias. Depuis, ils croulent sous les sollicitations de binômes potentiels tentés de suivre leur exemple… On est à plus de 100 appels. On essaie de rappeler tout le monde. Ces partages d’expérience nous intéressent, explique Arnaud Pageaud. Quand on écoute les gens, au bout d’une minute on sent si ça marchera ou pas, sourit Jérôme Squelard.

« On est pacsés »

Pour Alain Porquet et Philippe Piard, ça marche. Depuis 2020, le maire et son deuxième adjoint gèrent Frénouville, 2 000 habitants près de Caen (Calvados), en binôme. On dit de nous qu’on est pacsés mais nos femmes sont au courant, rigole le maire Alain Porquet. Quand en 2020, celui qui était premier adjoint sortant est élu maire, il demande à Philippe Piard de l’épauler. Aujourd’hui, la gestion quotidienne d’une commune demande une présence accrue, justifie-t-il. Philippe Piard accepte. Les deux hommes décident de tout partager : mêmes délégations, même niveau de connaissance des dossiers, même vision pour la commune, même téléphone portable… Il a même partagé son indemnité de maire avec moi, apprécie Philippe Piard.

Le maire Alain Porquet (à gauche de la photo) et son binôme Philippe Piard gèrent tous les deux la commune de Frénouville (Calvados). Ils ont le même téléphone portable et s’en amusent. | OUEST-FRANCE

Une décision, prise sous l’œil d’un avocat lors du conseil municipal d’installation, qui leur a apporté de la sérénité. Au départ, ce fonctionnement à deux était complètement atypique. Pendant deux ans, cela a été scruté à la loupe. Les gens se demandaient si ça allait tenir, se souvient Alain Porquet, aujourd’hui candidat à sa succession. Désormais, on vient nous dire bravo et on s’adresse aux deux en cas de besoin, complète Philippe Piard. Après six ans d’expérimentation, ils en sont convaincus, cette formule est la meilleure réponse face à la désaffection des maires. Ils sont même devenus bons amis au passage.

 Difficile d’être compétent partout 

À Montsecret-Clairefougère, un peu moins de 700 habitants près de Flers (Orne), Maxime Guilmin et Julien Salliot ont fait le chemin inverse. Amis d’enfance, ils décident en 2014 de sauter le pas et se présentent respectivement dans les petites communes de Montsecret et Clairefougère : On s’est dit : si tu y vas, j’y vais. Ça faisait moins peur de se dire qu’on pourrait s’appuyer l’un sur l’autre. Un an plus tard, les communes fusionnent. Les maires aussi. Naturellement, on s’est dit qu’on formerait un binôme. Nous sommes très différents mais complémentaires, explique Maxime Guilmin, maire officiel, réélu en 2020 et à nouveau candidat cette année.

Julien Salliot (à gauche), maire délégué de Clairefougère, et Maxime Guilmin, maire de Montsecret-Clairefougère, commune d’un peu moins de 700 ans habitants, dans l’Orne. | OUEST-FRANCE

Lui se passionne pour les budgets, l’administratif, les relations publiques, quand Julien Salliot, maire délégué de Clairefougère, s’épanouit comme homme de terrain, qui suit les travaux et les dossiers, dans l’ombre. C’est difficile d’être compétent partout. On veut faire évoluer la figure du maire, casser cette image du maire qui peut tout régler tout seul.

« Un grand soulagement »

À Trévron, 700 âmes dans les Côtes-d’Armor, la maire sortante Cécile Métayer-Brunet s’est donné le temps de la réflexion. Après un mandat éprouvant commencé en 2021 à la suite d’une élection partielle, suivie par la démission de neuf conseillers municipaux à l’été 2021 et un nouveau scrutin fin 2022, la question de repartir ou arrêter s’est sérieusement posée. Il y a un an j’en avais vraiment ras le bol. C’est passionnant de servir sa commune et se sentir utile. Mais il faut être omniscient pour maîtriser la législation et l’administratif, souligne la maire, par ailleurs infographiste et webdesigner… et mère d’un enfant.

Cécile Brunet-Métayer et Vivien Protois proposent leur candidature commune pour les municipales de 2026. | OUEST-FRANCE

C’est sa rencontre avec Vivien Protois, assistant familial, installé dans la petite commune depuis 2 ans, qui a ravivé la flamme de l’engagement. Elle ne voulait plus être seule et lui avait très envie de s’impliquer dans la vie locale. On s’est rencontrés par des connaissances interposées. En décembre 2024, j’ai demandé à Cécile si elle comptait se représenter. Soit elle repartait et je voulais être sur sa liste, soit elle arrêtait et je constituais une liste avec son soutien, explique Vivien Protois. À partir d’avril, ils se sont vus régulièrement, jusqu’à ce que l’évidence de former un binôme s’impose. Je suis très contente. Cette solution est un grand soulagement », se réjouit la maire sortante quand son binôme n’y voit aussi que des avantages. Cela permet de partager la charge mentale, les compétences et garder de l’espace pour soi pour avoir la bonne distance. Elle est peut-être là, la réponse à la crise des vocations.


Lire par ailleurs : Une mairie, deux maires: « Au quotidien, on gère la commune en duo »

Ils partagent leur bureau, leurs journées et surtout leur fonction: dans la petite commune de Teillé, en Loire-Atlantique, deux maires sont aux responsabilités. Satisfaits de leur organisation, ils briguent ensemble un nouveau mandat à l’élection municipale. Un article signé Sebastien Salom-Gomis pour AFP/ TV5 Monde 

Arnaud Pageaud (D) et Jérome Squelard (G), les deux maires de la commune de Teillé, en Loire-Atlantique, le 10 février 2026. Laetitia DREVET © 2026 AFP

« Au conseil municipal, on siège tous les deux, et on anime à part égale. Au quotidien, on gère la commune en duo », explique Arnaud Pageaud.
A la mairie, leurs bureaux sont installés dans la même pièce, face à face. Au mur, un tableau blanc et une vingtaine de « selfies » pris à deux lors d’événements et de visites.

« Je ne voulais pas être maire seul parce que j’aime connaître tous les domaines d’activité en prenant une fonction. En urbanisme par exemple, j’avais des lacunes. Aujourd’hui, on est tellement habitués à notre fonctionnement que ça nous ferait très bizarre d’être seul », affirme Jérôme Squelard.
Ces six dernières années, partager la fonction leur a permis de garder « une certaine latitude pour la vie de famille et le boulot » malgré un quotidien « très occupé », expliquent les deux maires, gestionnaire de ressources humaines dans un lycée pour l’un, éducateur en disponibilité pour l’autre.

79% des maires qui ne souhaitent pas renouveler leur mandat invoquent le besoin de retrouver du temps pour leur vie personnelle, selon une enquête AMF/Cevipof-Sciences Po de novembre 2025.

Complémentaires

D’après cette étude, près de six maires sur dix déclaraient vouloir se représenter en 2026, invoquant notamment la poursuite des projets engagés et, comme à Teillé, l' »intérêt général ».
Le duo sans étiquette veut rempiler selon une organisation identique: « Les gens dans la rue nous le demandent », assurent-ils. A leur connaissance, il n’y a pas de liste concurrente.

En 2020, alors que l’ancien maire avait décidé de ne pas se représenter, personne dans la commune ne semblait intéressé. Les deux hommes, alors adjoints, décident de se lancer.
« Cela fonctionne bien. Ils sont très disponibles et on sait qu’en s’adressant à l’un ou à l’autre, la transmission se fera », affirme Sabrina Gerer, une habitante de Teillé de 44 ans.

Arnaud Pageaud (D) et Jérome Squelard (G), les deux maires de la commune de Teillé, en Loire-Atlantique, le 10 février 2026

Les maires ont reçu ces derniers mois une centaine d’appels de personnes inspirées par leur système, demandant des conseils.
Ils avancent deux pré-requis: être « complémentaires niveau caractère » et « ne pas mettre d’égo ». En cas de (rare) désaccord, pas question d’engager une « lutte de pouvoir »: « s’il dit 8 et que je dis 6, on va faire 7 », explique Arnaud Pageaud.

« Absorber le mécontentement »

Les deux maires évoquent aussi le soulagement de ne pas se retrouver seuls face aux situations délicates, aux conflits et aux mécontents.
Ils se souviennent notamment d’une longue nuit durant laquelle ils ont annoncé à une mère que son fils de 20 ans était mort dans un accident. Et de cet autre jour où une centaine d’opposants à un projet éolien privé, « remontés comme des coucous », se sont retrouvés à la mairie pour demander des comptes.
« Ca nous a forgés, on a réussi à garder notre calme et à dire qu’on n’était pas porteurs du projet. Le fait d’être à deux permet de mieux absorber le mécontentement des gens », dit Jérôme Squelard.

Arnaud Pageaud (D) et Jérome Squelard (G), les deux maires de la commune de Teillé, en Loire-Atlantique, le 10 février 2026

D’après l’étude AMF/Cevipof-Sciences Po, 65% des maires disent avoir déjà été victimes d’incivilités, soit 12 points de plus qu’en 2020. Malgré un quotidien « pas toujours évident », les deux maires sont « plutôt satisfaits » de leur bilan et se projettent sans peine pour les six années à venir.

Source : Un article signé Sebastien Salom-Gomis pour AFP/ TV5 Monde