Le village de Celles dans l’Hérault renaît sans propriété privée …

« Celles », petit village dans l’Hérault, est évacué de ses habitants, en 1969, lors de la construction du barrage du Salagou. Par décision politique, il est finalement sauvé des eaux. Plus de 50 ans plus tard, des amoureux.ses de ce hameau ont lancé la reconstruction  avec un principe original en France : aucun des habitants n’est propriétaire ni locataire, et ils y habiteront pourtant gratuitement

L’histoire du village de Celles résumée par France Bleu dans cette vidéo de 3’47 » …

Celles, ce village qui renaît sans propriété privée

Plus de 50 ans après son abandon forcé, le village de Celles renaît. Avec un principe original en France : aucun des habitants n’est propriétaire ni locataire, et ils y habiteront pourtant gratuitement ! Un article signé Lorène Lavocat et David Richard (photographies) dans Reporterre du 10 février 2026 …

Le village de Celles, dans l’Hérault, redevient vivant sans propriété privée des habitations. – © David Richard / Reporterre

Celles (Hérault), reportage

La route qui dévale la colline se fond soudain dans la terre rouge. Là, sur les rives tranquilles du Salagou, des bâtisses sans toit, des portails colorés de graffitis, et le silence, à peine troublé par quelques pépiements. À première vue, Celles paraît un village fantôme.
À première vue seulement. Au détour d’une rue déserte, les coups de maillet répondent au crissement des gravats qu’on déblaie. Dans l’air, des effluves de pain chaud se mêlent au fumet réconfortant d’une cheminée.
À l’étage d’une ruine, Vincent, François, Ronan et François — que des hommes ce jour-là — posent un échafaudage. Gestes hésitants mais sourire affirmé. Ces nouveaux habitants du village ont tous un point commun : ils ne sont ni locataires, ni propriétaires des lieux. Car Celles est le premier village de France devenu non-spéculatif.

Ronan et François (à gauche) aident François (à droite ) à remettre la ruine sur pied. © David Richard / Reporterre

Une petite révolution rendue possible par l’histoire singulière du village — « et la conjonction de luttes diverses », précise d’emblée Christine Garcin, conseillère municipale. Tout commença au tournant des années 1960, quand le département de l’Hérault décida, pour convertir les vignobles en vergers, de créer un lac d’irrigation. Celles devant être submergé, les habitants furent expropriés, et le village abandonné.
Sauf que… au vu de la crise agricole, la mutation viticole s’arrêta, et la réserve d’eau ne fut pas totalement remplie. La suite, c’est Joëlle Goudal — 6 ans au moment des expropriations — qui la raconte, au téléphone : « Pour nous, les habitants, il y avait une certitude : il fallait que Celles vive et soit réhabilité. »

Le lac du Salagou, teinté par la terre rouge, après de fortes pluies. © David Richard / Reporterre

De longues décennies de bataille pour garder le statut de commune, récupérer la propriété des terres, monter un projet de restauration… « C’était perçu comme une bagarre, mais au fond de moi, c’était un rêve, poursuit l’actuelle maire du village. Je voulais voir du linge aux fenêtres, des fleurs aux balcons et des enfants dans la rue. »

« Reconstruire un village vivant, et pas dortoir ou touristique »

Autrement dit, « reconstruire un village vivant, et pas dortoir ou touristique, comme le sont beaucoup de communes de la vallée ». Mais comment faire ? « On a été nourries, inspirées par les luttes alentours, qui avaient déjà pensé d’autres formes de propriété », raconte Christine Garcin, ancienne paysanne et militante du Larzac. C’est donc sur le plateau calcaire voisin que les Cellois sont allés chercher leur solution : la propriété d’usage.

Victoria, Vincent, François, Ronan, Thierry dans la maison occupée par Vincent et Céline. © David Richard / Reporterre

Pour bien saisir cette recette radicale, rendez-vous dans le salon douillet de Vincent et Céline — les premiers à réhabiter une maison du centre-bourg [1], avec Marek, la boulangère. « Nous avons signé un prêt à usage, qui nous permet de vivre ici gratuitement, pour 35 ans, à condition qu’on habite à l’année, qu’on prenne soin du lieu et qu’on travaille sur place », détaille Céline, adossée à un mur enduit de terre brune.

Cerise sur le gâteau antispéculatif, les maisons sont mises à disposition, non pas par la commune, mais par le fonds de dotation Cambas Rojas — « jambes rouges », du nom du sobriquet donné aux autochtones des berges carmin du Salagou — qui a racheté les bâtisses en juillet 2025.

Le poêle chauffe dans la maison de Marek, boulangère. © David Richard / Reporterre

« Un conseil municipal peut facilement revendre son foncier, donc ça nous semblait fragile de garder la propriété, indique Joëlle Goudal. Avec notre fonds de dotation, il faut une décision à l’unanimité des membres, ce qui de fait est impossible. »

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Outre les habitants et la municipalité, d’autres acteurs du territoire peuvent prendre part aux décisions du fonds. « Il y a aussi des personnes, des organismes extérieurs au projet, désintéressées, qui ont comme rôle justement de verrouiller toute dérive ou vente du foncier », précise Victoria Mezi, salariée de Cambas Rojas.

« L’idée, c’est de limiter la touristification du village »

Le projet politique a même été gravé dans la roche rouge, sous forme d’une charte — les accords du Cébérou — signée par tous les habitants. Parmi les principes figurent également la « mixité de la population », « l’accueil » et la limitation des commerces à une seule boutique — le futur café associatif. « L’idée, là encore, c’est de limiter la touristification du village avec l’essor de boutiques souvenirs », explique Clément, employé municipal chargé de la réhabilitation.
Dans les ruelles ruisselantes de pluie, l’expert en rénovation détaille le programme d’aménagement, façon visite guidée : « Ici, on aura des logements communaux, loués à des personnes âgées ou selon des critères sociaux, indique-t-il. Là, ce sera une maison de la recherche, pour accueillir des chercheurs et chercheuses hors de leurs labos. »
Sur la place de la mairie, la « maison des entreprises » accueille déjà ses premiers travailleurs et télétravailleurs. Derrière, l’ancien cimetière a pris des airs de guinguette, tandis que les futurs jardins partagés attendent le printemps pour accueillir de nouvelles salades.

Clément, employé municipal, est chargé de la réhabilitation. © David Richard / Reporterre

Soixante-six ans après les expropriations, le rêve de Joëlle Goudal paraît se réaliser : « Je suis très fière du projet, dans son ensemble, dit-elle, et c’est le fruit de l’intelligence collective. » Avec le sentiment du devoir accompli, elle ne se représentera pas en mars prochain, tout comme Christine Garcin. « Il faut savoir passer la main », glisse-t-elle.

« On n’investit pas dans la pierre, mais dans une vie collective »

Le futur de Celles se dessinera donc avec la nouvelle génération, qui s’emploie aujourd’hui, maillet et truelle à la main, à rebâtir les maisons. Ils et elles sont infirmière, potière, sage-femme, photographe, maçon, prof, boulangère… « Ici on déconstruit nos biais capitalistes, sourit François, médecin, les mains grises de la poussière du chantier. On n’investit pas dans la pierre, mais dans une vie collective, qui a du sens. »
Les chantiers collectifs — majoritairement en autoconstruction — vont se poursuivre pendant plusieurs années. « C’est une manière de s’approprier les lieux et de créer du lien autour du bâti, explique Vincent, engagé dans ce type de travaux participatifs depuis plus de vingt ans. Et puis ça nous permet de limiter les coûts. » Les rénovations ainsi menées s’élèvent entre 800 et 1 100 euros le mètre carré. À terme, 85 personnes devraient habiter Celles.


En savoir plus sur l’esprit de la reconstruction avec ce reportage de l’INA  datant de 2019 …