Maduro enlevé pour lutter contre le « narcoterrorisme »? Personne n’y croit. Pour les États-Unis, il s’agit bel et bien d’exploiter au Vénézuela les plus grandes réserves mondiales de pétrole. Une série de 3 documentaires d’ARTE intitulée « Amérique latine, un continent sous influences » retrace 60 ans d’ingérence étasunienne en Amérique du Sud …
Amérique latine, un continent sous influences, un documentaire de Delphine Jaudeau, Jean-Baptiste Péretié et Jon Lee Anderson, 3 épisodes d’une durée totale de 2 h 42, 2025, A retrouver sur la Boutique Arte, 6,99 euros l’intégrale.

De l’or au pétrole : des siècles de pillage en Amérique du Sud
+ Lire en complément , cet article signé Catherine Marin dans Reporterre du 10 janvier 2026 …
La main mise de Donald Trump sur le pétrole du Venezuela est un nouvel épisode de l’histoire du colonialisme occidental en Amérique du Sud. Deux livres et un documentaire rappellent son emprise ancienne et tenace.
Lorsque le navigateur Christophe Colomb « découvre » l’Amérique en 1492 (les Caraïbes, pour être précis), c’est une nouvelle ère qui s’ouvre pour l’Europe, une ère de bonne fortune. Pour l’Amérique du Sud, c’est un ouragan de dévastation qui s’abat, et n’en finit pas de la malmener.
Il est en effet difficile de se dire que l’enlèvement à Caracas, le 3 janvier, du président vénézuélien Nicolás Maduro par la présidence étasunienne n’en est pas un nouvel épisode — et ce, quoi qu’on puisse penser de cet autocrate accusé de crimes contre l’humanité par l’Organisation des Nations unies (ONU). Car si Donald Trump a enfreint sciemment la souveraineté d’un État, au mépris de la Charte des Nations unies, il n’est pas le premier des présidents des États-Unis à le faire.
Loin de là se dit-on même en regardant Amérique latine, un continent sous influences, visionnable sur Arte Replay. Du Brésil au Venezuela, en passant par la Colombie, le Chili, le Panama, le Nicaragua, ce documentaire rappelle les blocus économiques, coups d’État, guerres civiles déclenchées ou soutenues par l’impérialisme des États-Unis pour défendre l’héritage colonial occidental, et les privilèges qu’il confère à la bourgeoisie affairiste.
Prenons l’exemple du Brésil, qui ouvre ce film en trois parties des réalisateurs Delphine Jaudeau, Jean-Baptiste Péretié et Jon Lee Anderson. Dans les années 1960, le président João Goulart veut y lancer une réforme agraire pour redistribuer les terres cultivables, qui appartiennent en majorité à de grands propriétaires terriens. C’est un héritage de la colonisation portugaise : le territoire brésilien avait alors été divisé en « capitaineries », de vastes régions agricoles attribuées à des Portugais, et les anciens esclaves, les populations indigènes, chassés.
Pour Washington, c’est inconcevable. « Je suis d’avis d’agir vite, quitte à se mouiller un peu », dit alors le président Johnson, dont la voix a été conservée dans une des archives utilisées dans ce documentaire vivant, ponctué d’entretiens avec des acteurs de l’époque, ou leurs proches.
« Comment appeler cela autrement que de l’impérialisme colonial ? »
Vite fait, bien fait, ce président lié au Parti travailliste brésilien sera renversé, et Johnson sera le premier chef d’État étranger à reconnaître le nouveau gouvernement putschiste, lui donnant toute légitimité pour faire perdurer, pendant vingt ans !, l’une des premières dictatures militaires de la région. En 1973 viendra le tour du Chili, avec l’élimination du président Salvador Allende, qui voulait installer « un socialisme non violent » dans un pays où « 10 % des plus riches possédaient tout », etc., etc.
Maduro enlevé pour lutter contre le « narcoterrorisme » ? Personne n’y croit ; les États-Unis ayant vite déclaré qu’ils allaient diriger le Venezuela et exploiter le pétrole de ce pays qui en détient les plus grandes réserves mondiales. Comment appeler cela autrement que de l’impérialisme colonial ?
Rivalité planétaire
Elle vient de loin la brutalité coloniale, rappelle Alain Rouquié, directeur de recherches au Centre de recherches internationales (Ceri) de Sciences Po, en introduction des Dérives d’un continent — L’Amérique latine et l’Occident, un livre paru en octobre.
Un chiffre fort : dans les années 1500, il y avait 25 millions d’habitants au Mexique ; en 1568, il n’y en avait plus que 2,5 millions. Soit dix fois moins deux générations et quelque plus tard, sous l’effet des expropriations forcées, des épidémies, des massacres et autres méthodes pour « mater l’indien ».
À l’époque, c’est l’or qui grise les Blancs, et l’argent — sources de graves pollutions au mercure pour les humains et les écosystèmes. Les Veines ouvertes de l’Amérique latine, de l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano, un livre vibrant paru en français en 1971 mais pas réédité, dépeint avec verve cette histoire.
Dans la seconde moitié du XXe siècle, avec le cacao, le café, ce sera le pétrole. Le Venezuela en paiera le prix fort : coups d’État et dictatures d’oligarques se répèteront dès qu’une menace de réforme agraire ou de nationalisation menacera de près ou de loin l’essor des multinationales des États-Unis.
Aujourd’hui, analyse avec finesse et précision Alain Rouquié, la nouveauté, c’est l’essor de la Chine sur le continent, avec ses nouvelles routes de la soie, ses investissements dans les infrastructures et les mines. Cela crée une situation d’antagonisme systémique avec l’Oncle Sam, propre au XXIe siècle.
Cette rivalité planétaire peut-elle donner aux États d’Amérique du Sud un espace de liberté inattendu ? Leur sera-t-il possible de « bénéficier de l’équilibre des puissances sans avoir à s’aligner sur la Chine pour en finir avec la domination américaine ? » En détaillant la vulnérabilité de ces pays, dépendants de la demande occidentale après des siècles de colonisation et de vassalisation économique, cet ex-ambassadeur au Mexique et au Brésil nous permet de mieux comprendre leurs enjeux… et les nôtres. Comment sortir un tant soit peu du capitalisme fossile sans soutenir l’autonomie des pays producteurs ?
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Les Dérives d’un continent — L’Amérique latine et l’Occident, d’Alain Rouquié, aux éditions Métailié, octobre 2025, 204 pages, 18 euros (9,99 euros en version numérique). |
Insurrections
Cet écheveau géopolitique des plus inconfortables n’empêche pas la mobilisation des peuples sud-américains. À côté de l’insurrection du Chiapas, au Mexique, ont lieu de nombreuses expérimentations passionnantes, notamment parmi les mouvements féministes.
Dans le recueil de textes collectif Vivantes, ces femmes qui luttent en Amérique latine, une vingtaine d’universitaires, chercheuses, poètes et rappeuses témoignent par exemple de leur double volonté : « resacraliser la vie sous toutes ses formes » à travers le soin — « le capitalisme ayant tout réduit au productif et à l’utilitaire » — et penser ensemble le lien entre environnement et patriarcat, pour contester le plus concrètement possible le capitalisme fossile.
Ce lien peut sembler secondaire, au regard de la logique de classes. Pourtant sans leur recours à « l’homme fort » (c’est-à-dire celui qui n’hésite pas à recourir à la violence pour imposer sa volonté — le militaire autocrate, le patron de latifundia, etc.), comment les classes possédantes d’Amérique du Sud auraient-elles pu conserver leurs privilèges iniques jusqu’à maintenant ? Et faire du Brésil le premier grenier agroalimentaire mondial, au péril de l’Amazonie, poumon de la planète ?
Ces réflexions et expérimentations sud-américaines sont encore trop peu considérées en France, souligne en introduction Elina Fronty, initiatrice de ce livre issu des rencontres qu’elle a pu faire lors de ses voyages en Amérique du Sud. Serions-nous nous aussi encore trop « occidentalo-centrés », piégés dans un « savoir imprégné d’un profond mépris colonial » ?
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Vivantes — Des femmes qui luttent en Amérique latine, textes réunis, présentés et traduits par Elina Fronty, aux éditions Dehors, 240 pages, |
Catherine Marin dans Reporterre du 10 janvier 2026 …
