Pierre Guillois écrit, met en scène et joue dans des spectacles caustiques qui dépeignent notre époque. Stéphanie Ruffier est une amoureuse des arts de la rue, agrégée de lettres, enseignante, journaliste et spécialiste du spectacle vivant. Tous deux travaillent sur le spectacle « Foutue Bergerie »qui verra le jour en mars 2026. Ils étaient ensemble le 23 novembre en direct sur France Inter …

Quand on veut faire rire les gens, il y a toujours quelque chose qui coince.
Résumé de l’émission diffusée le dimanche 23 novembre 2025 en direct sur France Inter … (podcast « Le Grand Atelier »)
Pierre Guillois reprend sa pièce « Bigre » au Théâtre de l’Atelier à Paris avant de revenir au Théâtre du Rond Pont avec « Foutue Bergerie » du 11 au 22 mars 2026. Certains de ses spectacles sont sans paroles, seul le corps, les mimiques, les sons, les objets permettent de tout saisir et … de rire. Il a obtenu deux Molières, pour « Bigre » avec Agathe L’Huillier et Oliver Martin Salvant et pour « Les gros patinent bien ». On peut voir ou revoir “Bigre” en ce moment au théâtre de l’Atelier à Paris, voir ou revoir “Les gros patinent bien” à la Pépinière théâtre et découvrir, en tournée, “Foutue bergerie” qui a pour cadre la campagne. Comment est-il sensible à cette noble envie d’un théâtre pour tous, d’un théâtre grand public et comment parvient-il à inventer et mettre en place ces géniales épopées contemporaines ?
Stéphanie Ruffier est une amoureuse des arts de la rue, agrégée de lettres, enseignante, journaliste et spécialiste du spectacle vivant, on la lit, entre autres, dans l’Humanité.
Enfance
J’étais un petit garçon plein d’imagination, je faisais tout le temps des spectacles. Je lisais Goscinny, Franquin. Je ne suis pas très drôle dans la vie et c’est au théâtre que je le suis devenu, en montant sur une chaise par exemple et en tombant. J’ai été un jeune spectateur grâce à mes parents, biberonné au théâtre public, donc assez sérieux. A Rennes où je vivais, c’était le répertoire du théâtre classique, pas vraiment basé sur la farce et l’humour.
J’ai un grand souvenir du « Bourgeois Gentilhomme » par le Magic Circus, c’était comme une bulle qui me montrait autre chose : comment s’emparer d’un classique, comment être insolent ?
Le théâtre de rue :
Je viens d’un milieu ouvrier et en partie immigré, avec des pratiques culturelles liées au cinéma, on n’allait pas au théâtre. Le théâtre est venu à moi grâce à une compagnie des arts de la rue. Mon premier spectacle, c’est dans la rue piétonne de Montbéliard, je suis avec des amis et là, je tombe sur des gens à poil, colorés… Et je me dis : « mais c’est un spectacle et je n’ai pas payé ! » et je passe beaucoup de temps à regarder les gens qui regardent. Dans Les Arts de la rue, on a ce plaisir-là, de ces triangulaires des regards, on peut regarder le spectacle, mais on peut aussi regarder ceux qui regardent, ça fait partie du plaisir.
Passer le seuil d’un théâtre à l’italienne quand on vient d’un milieu populaire, ce n’est pas évident et là, j’ai été accueillie. Et depuis, je n’ai de cesse de vouloir être passeuse de ce théâtre-là, qui veut être avec le public. C’est une manière de ne pas trahir ma classe sociale.
J’ai fait un petit peu de théâtre de rue, j’en fais régulièrement. « Les gros patinent bien », on l’a commencé comme cela, on vit des choses totalement autres avec le public. Celui-ci est plus varié : tout le monde vient si les conditions sont réunies, ce qui n’est pas toujours évident. On partage très largement avec un public qui ne vient pas au théâtre. Je joue plutôt dans des salles et avec ces spectacles, grâce au succès, on arrive à casser quelques barrières. Les gens ramènent d’autres personnes, un public s’ouvre. Quand on fait une création, il n’y a souvent que les abonnés qui viennent.
Le succès
Je ne vis pas ma petite notoriété comme une injustice. On s’y attend quand on fait du théâtre.. Là où on essaie de se battre, c’est d’essayer de jouer longtemps dans les villes, de mettre en place des longues séries pour avoir le temps de faire venir le public mais le système de diffusion en France ne facilite pas cela.
La liberté
Dans l’âge d’or des arts de la rue, les années 90, il y avait une grande liberté dans les spectacles avec du feu, du son, de la nudité,du sang… Aujourd’hui, Vigipirate est passé par là et beaucoup de programmateurs sont devenus plus frileux. On voit aussi plus de place accordée aux textes, il y a des sujets d’époque qui s’imposent, des petites jauges qui se mettent en place, de la déambulation. On a perdu sans doute un peu en insouciance et en insoumission. Quand j’ai vu la cérémonie des JO, je me suis dit qu’on pouvait faire du populaire exigeant, qui visait l’excellence et que les arts de la rue n’étaient pas, comme parfois on peut en avoir le cliché, que des gens qui sont dans la performance sportive, non, ça pouvait être aussi des messages d’ouverture, de lutter contre la fermeture culturelle, la sclérose du milieu de la culture, et ces Jeux Olympiques ont donné, pour moi, une belle image de la culture à la française.
Le rire
Le rire est un peu plus présent dans les scènes nationales dans les années 2000, grâce à Jean-Michel Ribes et le Rond Point, il y a eu comme une réconciliation entre le théâtre d’auteur et le rire. Dans notre représentation du théâtre, il y a toujours des injonctions de sérieux, de morale, comme si c’était fait pour éduquer les gens parce que c’est un théâtre qui a été construit par des subventions. Quand on veut faire rire les gens, il y a toujours quelque chose qui coince et c’est ça qui m’intéresse, faire rire à l’intérieur de cette institution.
Avec le Centre d’Art et de Plaisanterie à Montbéliard, dans les années 90, on pensait que c’était un devoir chez les artistes de montrer que la plaisanterie c’est quelque chose de très important qu’il faut réintroduire dans la vie. Il nous apparaît que la France est en énorme déficit de rire et d’humour, or c’est un phénomène politique, ça nous paraît vital actuellement le développement de l’humour, de l’ironie, du rire et de la plaisanterie, comme contre-pouvoir à tout ce qui en France et dans le monde paraît tellement sérieux et fait tellement de bêtises.
Le théâtre populaire
J’aime bien les paroles de Guy Benisti qui est très important pour moi qui dit le théâtre populaire, c’est si le public est populaire. Sinon, on peut toujours se raconter qu’on fait un spectacle populaire, mais tant qu’on ne l’a pas confronté à un public varié, multiple, en termes socio-culturels, on ne sait pas si notre spectacle est populaire. A partir du moment où il y a cette tentative avec des spectacles qui marchent, d’étendre le public, de l’élargir, je trouve ça plus juste de parlerde grand public parce que sociologiquement, il y a tellement peu de maîtrise et il ne faut pas rêver sur la diversité qu’on est capable de ramener dans une salle, donc je préfère parler de grand public. Il y a toute une utopie du théâtre pour tous qui a été un peu abandonnée et du coup, ça revient régulièrement. Comme il n’y pas de parole dans mes pièces, ça me permet de rassembler un public très divers : enfants, adultes, grand-parents.
Dans ma région, j’incite les élèves du milieu rural à se déplacer. Mes arguments sont la fête, le corps, la convivialité. Toutefois, aujourd’hui, j’insiste sur le fait de se déconnecter et de retrouver le rapport à soi et aux autres. Les arts de la rue ont cette spécificité de pratiquer une sorte de poétique de la rencontre ou de l’échange. Le théâtre, c’est avant tout une rencontre, une aventure. On est même un peu le metteur en scène final de la proposition puisqu’on peut se déplacer pendant la pièce.
Travailler avec Pierre Guillois
J’écris rarement tout seul, c’est souvent un travail d’équipe. Je ne cherche surtout pas des acteurs spécialistes du corps, je veux des acteurs de textes à qui on enlève le texte. Ils sont obligés de produire autre chose, un autre imaginaire. Pour la création de « Bigre », on a passé des mois à écrire et à improviser tous les trois avec Agathe L’Huillier et Olivier Martin Salvant. Donc pour travailler avec moi, il n’y a pas de qualité requise sinon d’être un ou une excellent(e) interprète.
Ce qui m’a toujours intéressée dans le théâtre de Pierre, ce sont à part les grommellements, le fait qu’il y ait des niveaux de lecture. C’est une peinture assez juste des oppressions, de la solitude existentielle, du consumérisme. On rit énormément mais on réfléchit, on soulève l’épiderme du rire.
C’est plus existentiel que social, il y a cette petite part sociale, mais on n’entre pas dans le détail social. Mais on est spectateur de ça. Dans « Bigre », on voit que ce sont des vies qui sont étroites, dans lesquelles on peut se reconnaitre. Je suis obsédé par des personnages qui n’ont pas le droit à un destin tragique, qui n’ont pas le droit à un grand destin, mais en fait, c’est notre condition à tous et à toutes, c’est-à-dire qu’on est là, on voudrait vivre des grandes choses, on a des grands rêves et puis nos vies, il y a des murs, il y a des choses contre lesquelles on se prend des portes, des tapis dans lesquels on se prend…
Les arts de la rue, ça déclenche l’imaginaire, on peut faire dérailler le réel. Le carton dans « Les gros patinent bien », c’est à la fois le signifiant et le signifié, de l’art brut, un décor…On a l’impression qu’on peut déployer un monde à partir de ce qui est là, et en fait, c’est peut-être de cette façon-là qu’on peut se libérer du réel.
Moi, ce que j’adore dans cette façon de prendre ce matériau, qui est en effet pauvre, qui est commun, que tout le monde connaît, c’est qu’on part de rien, et c’est là où on se met à un niveau d’égalité avec le spectateur, c’est-à dire qu’il n’y a que notre imagination et c’est l’imagination qui produit de la richesse.
Le conseil culturel de Pierre Guillois :
La pièce « Il ne m’est jamais rien arrivé » tirée du journal de Jean-Luc Lagarce avec Vincent Dedienne. Je ne connais pas le Journal de Lagarce et la façon de se positionner de Vincent Dedienne d’incarner et de laisser de la place à l’auteur. On découvre son humour, c’est brillant et émouvant. En tournée et en février 2026 au Théâtre de l’Atelier.
Le conseil culturel de Stéphanie Ruffier :
La lecture de « Nom d’un animal » d’Antoine Mouton aux Editions de La Contre Allée. Dans ce texte à la fois critique et poétique, nourri de multiples rencontres à propos de cette activité souvent honnie, il questionne l’absurdité de certaines situations et réactive nos imaginaires. Journal, récit introspectif, enquête, documentaire…, Antoine Mouton se joue des formes et mêle subtilement le singulier au collectif. Ses textes ont été adaptés par la compagnie Jeanne Simone avec une très belle création radiophonique dans leur spectacle « Animal Travail ».
Lire par ailleurs sur PrendreParti à propos de Pierre Guillois …
Pierre Guillois et Olivier Martin-Salvan cartonnent à la Cérémonie des Molières !
